L'Assemblée constituante, à l'exemple de Lycurgue, s'était éloignée après avoir rempli sa laborieuse et périlleuse mission. Mais l'établissement de la constitution n'avait pas rétabli l'ordre; l'Assemblée législative ne s'occupait qu'à détruire cet acte qu'elle avait juré de maintenir. Les factions s'agitaient plus que jamais. Si l'on en excepte les ambitieux dont cette fermentation favorisait les espérances, la grande majorité des Français, déçue dans les siennes, gémissait entre les regrets du passé et la crainte de l'avenir. Quelques sociétés cependant, conservant leurs douces habitudes, cherchaient encore dans les lettres des plaisirs, ou plutôt des distractions à ces anxiétés toujours croissantes. Telle était la société de Mlle Contat. Laissons de coté les affaires publiques pour rentrer un moment dans le cercle qui se rassemblait autour d'elle: nous sommes en avril 1792; l'époque approche où des événemens terribles, événemens par le choc et sous le poids desquels la société française va se dissoudre, viendront le rompre et le disperser.
C'est à la date de la réception de Lucrèce que se rattache celle de mes premiers rapports avec cette célèbre actrice. La conformité d'opinion contribua beaucoup à fortifier cette liaison. Invité à l'aller voir, je la trouvai entourée d'hommes aussi honorables que spirituels; là se réunissaient, une fois par semaine au moins, Vigée, Desfaucherets, Maisonneuve et Lemercier.
Le moins aimable et le moins remarquable de ces Messieurs n'était pas celui dont le nom termine cette liste. Fort jeune alors, il avait déjà composé un nombre d'ouvrages assez considérable pour équivaloir au produit d'une vie des plus longues et des mieux remplies; il semblait ne vivre que pour le travail, et cependant il ne négligeait pas la société. Cela se conçoit; il devait s'y plaire, car il y plaisait, car il y plaisait beaucoup, soit par le charme de son esprit, soit par la singularité de ses doctrines, dont la hardiesse, qui nous étonnait fort à cette époque, passerait aujourd'hui pour timidité. Ses propositions nous semblaient tant soit peu hétérodoxes; mais il les exposait d'une manière si ingénieuse, mais il les défendait d'une manière si piquante, mais il en supportait la critique avec tant de bonne grâce qu'on eût été presque fâché de le convertir et de lui faire abjurer des systèmes qui fournissaient un aliment perpétuel à la conversation la plus amusante.
Notez, au reste, que ces systèmes, dans lesquels il a composé Pinto, drame si spirituel, ne l'ont pas empêché de faire Agamemnon.
Vigée aussi avait de l'esprit, mais il n'en avait pas assez pour se garder du bel esprit. Sa conversation tant soit peu apprêtée, son ton tranchant et dogmatique prévenaient d'autant plus contre lui que la portée de son talent, qui se renfermait dans un cadre assez étroit, et s'appliquait moins à l'imitation de la nature qu'à celle des manières de la société dite bonne, ne justifiait pas suffisamment le ton de supériorité qu'il affectait quelquefois dans la discussion; sujet à plus d'un genre de prétention, enclin à la fatuité, et même au pédantisme, qui est encore de la fatuité, il était assez irritable et passablement susceptible; mais, avec tout cela, bonhomme, homme de coeur, et rachetant quelques petits défauts par d'essentielles qualités.
Je suis d'autant plus fondé à le dire que, dans nos fréquens rapports, j'ai eu avec lui plus d'une bisbille, provoquée par mes défauts autant que par les siens, mais toujours raccommodées par ces qualités-là. C'est pour le prouver que je veux raconter ce qui suit.
En 1799, Legouvé et moi nous coopérions avec lui à la confection d'un recueil périodique intitulé: Veillées des Muses. L'époque n'était pas très-favorable aux entreprises de ce genre. Tout aux intérêts politiques, le public prêtait alors presque aussi peu d'attention à la littérature qu'aujourd'hui. Notre affaire n'était pas en état de prospérité, à beaucoup près. Vigée, qui par son âge avait le droit de nous donner des conseils, ne nous les épargnait pas, et, malgré le ton qu'il y mettait, nous ne lui en savions pas mauvais gré; nous l'acquittions sur la question intentionnelle. Un soir, au Théâtre-Français, comme je me promenais derrière la scène, il arrive, m'aborde et met la conversation sur l'objet de notre commun intérêt. «Je fais du mieux que je puis et le plus que je puis, lui répondis-je. Remarquez que je fournis exactement ma tâche, et que je m'étudie à varier les sujets de mes articles.—Je le sais bien, me répliqua-t-il; mais peut-être y aurait-il encore quelque chose de mieux à faire.—Indiquez-le-moi, mon cher, et je le fais sur-le-champ.—Eh mais! vous devez me comprendre.—Qu'est-ce encore? expliquez-vous.—Eh mais! vous me comprenez bien; c'est…—Qu'est-ce enfin?—C'est brrr.» (Je ne sais trop comment figurer ici le bruit inarticulé qu'il faisait en imprimant un mouvement rapide à sa langue appuyée contre la voûte de son palais; ce bruit, qui ressemblait assez à celui des moineaux qui s'envolent, me portait à croire qu'il en était ainsi de ses idées, et que la difficulté qu'il avait à les recueillir le portait à recourir à cette onomatopée). «Expliquez-vous plus clairement, lui dis-je.—Ceci est pourtant bien facile à comprendre.—Pas si facile que vous croyez.—Je le conçois, pour peu qu'on n'y mette pas de bonne volonté.—Je suis plein de bonne volonté, je vous l'assure, mais mon intelligence n'égale pas ma bonne volonté.—Comment?—Je ne comprends pas ce que signifie brrrr!—Brrrr! signifie qu'il faut recourir à des moyens nouveaux.—Mais ces moyens quels sont-ils? Je crois connaître à peu près tous les mots de notre langue; brrrr! est un mot inconnu pour moi; je ne le trouve dans aucun dictionnaire. De grâce, substituez-y une périphrase.—Vous me persifflez!—Non, je vous jure, mais je voudrais m'instruire, et savoir précisément ce que signifie brrrr!—C'est une leçon que vous demandez?—Oui.—Eh bien! sortons, je vous la donnerai à dix pas d'ici,» réplique mon homme qui graduellement s'était échauffé au point de ne pouvoir plus se contenir, et qui se fâchait d'autant plus que je riais davantage. «J'accepte volontiers cette proposition, si vous vous engagez à me donner en route la première leçon dont j'ai besoin, si vous me promettez de m'apprendre au juste le sens et la valeur de brrrr!—Encore! c'en est trop: sortons.—Sortons.»
Nous sortions, lui étouffant de colère, moi étouffant de rire, quand nous rencontrons Laya et Legouvé. «Il nous faut des témoins, dit Vigée; ces messieurs nous en serviront.—Des témoins! à propos de quoi? s'écrie Legouvé; est-ce qu'il est question de se battre?—Il est question, dit Vigée en me désignant, d'avoir raison de monsieur, qui, depuis une heure, se moque de moi.—Vous voulez que je vous donne un démenti; je n'aurai pas ce tort-là.—Vous l'entendez, Messieurs.—De quoi s'agit-il donc? dit Laya.—De rien, en vérité, mes amis. M. Vigée, qui d'ordinaire me donne des avis excellens, et d'ordinaire aussi les exprime en termes très-clairs, pense que, pour mettre en crédit les Veillées des Muses, il faut faire des articles d'un genre nouveau, genre qu'il désigne par le mot brrrr! Ne comprenant pas trop ce que signifie ce mot brrrr! je le prie de me donner une leçon de grammaire; il me propose une leçon d'escrime: est-ce ma faute?—La patience d'un saint n'y tiendrait pas; marchons, poursuit Vigée.—Marchons, mon cher ami; mais, chemin faisant, donnez-moi, par grâce, la définition de ce brrrr! Si vous me tuez, je mourrai satisfait; et je serai satisfait aussi si je vous tue, car j'aurai appris quelque chose de neuf, quelque chose que je ne puis apprendre que de vous, car vous seul savez positivement ce que brrrr! veut dire.»
Tout en parlant ainsi, nous étions descendus dans la cour du Palais-Royal; autre rencontre. Desfaucherets nous croise. Même question, même explication. «En conscience, dit-il, en s'efforçant de garder son sérieux, voulez-vous donner suite à cette affaire? Pensez-vous, dit Laya, que le public apprendra sans rire que deux amis se seront battus pour une cause pareille?—Ce n'est pas moi, répliquai-je, qui demande le combat; je ne demande qu'une explication, celle de brrrr!—Finissons, dit Legouvé. Si je vous ai accompagnés jusqu'ici, ce n'est certes pas dans l'intention d'assister à un duel, mais dans l'espérance de rompre une dispute, qui, si elle se fût prolongée sur le théâtre, aurait fini par placer la comédie derrière la toile. Donnez-vous la main, que cela finisse, et allons souper ensemble.—Vous avez raison, reprit Vigée, dont le grand air avait rafraîchi la tête assez incandescente de sa nature, et que de plus échauffaient ce soir-là quelques verres de vin de Champagne; il serait ridicule de se battre pour un pareil sujet; mais il serait ridicule aussi de souper ensemble.—Quand on n'a ni faim ni soif, répliquai-je; eh bien! j'en appelle à Philippe à jeun. Demain, à déjeuner.»
Le déjeuner eut en effet lieu le lendemain; les fonds du journal en firent les frais. Il fut très-gai; et il aurait fourni l'article demandé par Vigée, l'article brrrr, si un de nous avait eu l'esprit d'y insérer seulement un procès-verbal exact de la querelle que je viens de raconter.