Puisque je suis sur l'article Vigée, encore une petite anecdote où il figure aussi plaisamment au moins que dans celle qu'on vient de lire, et après je n'en parlerai plus que sérieusement, si j'ai encore occasion d'en parler.
Il y avait quinze ou seize ans que nos relations d'affaires, mais non pas nos relations d'amitié, étaient rompues; je le voyais même assez rarement, parce qu'il avait quitté Paris, et qu'il vivait retiré à Neuilly, dans une petite maison de campagne qu'avait possédée son père. Il avait passé là les dernières années de l'empire et la première année de la restauration, jouissant, disait-il, procul negotiis, de ce bonheur tant désiré par Horace, et cultivant paterna rura, l'héritage paternel, non pas bobus mais manibus suis, de ses propres mains. Un beau matin, en 1815, quelques jours après le retour de Napoléon, il tombe chez moi. Il avait l'air inquiet. «Qu'y a-t-il? lui dis-je; vous tracasserait-on? la police ferait-elle des siennes contre vous? seriez-vous compromis? parlez, mon cher: de quelque chose qu'il s'agisse, je suis à votre dévotion.—Je le sais, et c'est pour cela que je viens chez vous. J'ai besoin de l'appui de votre beau-frère.—De Regnauld[28]?—De Regnauld.—Vous pouvez compter sur lui comme sur moi. Voyons, de quoi s'agit-il?—Avant tout, je vous dirai que cette affaire est tout-à-fait étrangère à la politique.—C'est bon: poursuivez.—Je suis menacé d'un procès criminel.—Criminel! et pour quel fait?—Pour fait d'assassinat.—D'assassinat! l'affaire est sérieuse.—C'est bien pis, elle est ridicule; et voilà ce qui me fait trembler.—Jusqu'ici, mon ami, vous m'aviez paru plus brave.—Toujours railleur!—Mais encore, le fait?—Le voici:
«Vous savez que je déteste le bruit, et que c'est pour n'en plus entendre que je me suis confiné à la campagne. J'y vivais assez doucement, rien ne troublait la paix de ma solitude, quand un maudit maréchal est venu établir son enclume à mon oreille, dans la maison voisine de la mienne. C'est un homme laborieux; dès la pointe du jour il se met à l'ouvrage pour ne le quitter que le soir. Dès lors plus de relâche à son soufflet, à ses marteaux; jugez quel sabbat! Moi qui aime à dormir la grasse matinée, et même à faire la sieste, je ne pouvais fermer l'oeil; c'est à se damner. Comme cette maison appartient à un blanchisseur, et qu'il a ma pratique, je priai ce propriétaire de me débarrasser d'un voisin aussi incommode, et de donner congé à son maréchal.—Ce que le blanchisseur a fait, sans doute.—Pas du tout. «Mon locataire me paie bien, m'a répondu le drôle: il se met au travail d'assez bonne heure, à la vérité; mais, comme il faut moi-même que je me lève de bonne heure, il me rend service en me réveillant; je ne le congédierai donc pas, quoiqu'il n'ait pas de bail.—Si tu ne le congédies pas, je te congédie, moi; ou le maréchal sera mis à la porte au terme prochain, ou la mienne te sera fermée, et je te retirerai ma pratique: songes-y.»
«Le terme échu, entendant encore retentir la maudite enclume, je tins parole, et je donnai mon linge sale à un autre blanchisseur. M. Vigée me le paiera, dit celui-ci en recevant son congé, à ce que m'a rapporté ma gouvernante. Je le lui ai payé, en effet: voici ce qu'il imagina pour se venger.
«On sort de chez moi, comme vous savez, par deux issues, par une grande porte qui ne s'ouvre que pour les voitures, et par une porte bâtarde qui s'ouvre à tout le monde. La porte bâtarde, s'il vous en souvient, est couronnée d'un large auvent. Peu de jours après cette menace, comme je sortais pour aller me promener, je remarquai sur le pas de ma porte des ordures de la nature de celles que certaines inscriptions défendent, sous peine de punition corporelle, de déposer au pied des édifices auxquels on doit du respect; je les fis enlever, et continuai ma promenade. À mon retour, même chose. «C'est comme un fait exprès,» dit mon jardinier, qui derechef nettoya la place. Il avait deviné. À dater de ce jour, la plaisanterie se renouvelait dès que j'avais les talons tournés. L'on ne pouvait ni entrer, ni sortir, sans regarder à ses pieds. On prendrait de l'humeur à moins. «Faites le guet, dis-je à mon monde, et au moindre bruit, venez m'avertir: je me charge de corriger ces vilains-là; malheur à celui que je prendrai sur le fait!»
«Mon jardinier et ma gouvernante se mettent au guet. Quoiqu'il ne se passât pas de jour où l'on ne me jouât une fois au moins le même tour, on n'avait pourtant pris personne encore sur le fait, quand, entrant précipitamment dans la salle à manger, au moment où je dînais: Il y en a un, me dit ma gouvernante; monsieur, monsieur, il y en a un! Me saisissant aussitôt d'un pistolet chargé…—Comment, chargé?—Oui, chargé à poudre, que je gardais à côté de moi; je cours à la porte, je l'ouvre, et j'y trouve…—Qui?—Mon blanchisseur qui se vengeait. Effrayé à l'aspect du pistolet, le misérable se lève, et, sans se rajuster même, s'enfuit chez le maire, y rend plainte contre moi, m'accuse d'avoir voulu lui brûler la cervelle.—Quelle calomnie!—Interpellés par lui, des gens qui m'ont vu sortir le pistolet en main appuient la déposition; le maire, qui est compère et peut-être complice du plaignant, dresse procès-verbal, les témoins signent, la plainte est envoyée par-devant le procureur du roi, et me voilà à la veille d'être traduit par-devant les assises…—Pour un fait dont vous pourrez vous laver, mais qui entachera votre innocence d'un ridicule indélébile.—Tirez-moi de là, mon ami! Votre beau-frère ne peut-il pas arrêter cette affaire?»
Regnauld, à qui je racontai le fait, non pas sans rire, se chargea, non pas sans rire, d'en parler à Courtin, alors procureur-général. Ce magistrat convint avec nous, non pas sans rire aussi, qu'une pareille cause rentrait dans la catégorie des causes grasses[29], et que, comme le carnaval était passé, il fallait en ajourner l'instruction et en remettre le jugement au prochain Mardi-gras, si la partie ne se désistait pas.
La crainte d'un procès en police correctionnelle, qu'il eût perdu, vu qu'il avait été pris en flagrant délit, flagrante delicto, et la promesse de quelques écus, amenèrent le blanchisseur à conciliation, à la grande satisfaction de Vigée, qui m'a répété cent fois que je l'avais tiré du plus mauvais cas où il se fût trouvé de sa vie.
Maisonneuve, homme fort ordinaire, n'était pas sans prétentions. Le succès de sa tragédie de Roxelane et Mustapha, qui vaut beaucoup mieux dramatiquement, mais beaucoup moins académiquement que celle de Champfort, lui avait fait prendre une idée trop favorable de lui-même, et un peu trop défavorable des autres. Il était plus que sévère pour leurs ouvrages, et les dénigrait plus qu'il ne les critiquait. Sa censure était d'autant plus fatigante que, dépourvu de goût, il était aussi dépourvu de grâce. Tout se ressentait en lui du peu d'habitude qu'il avait de la société; tout avait en lui le caractère du petit commerçant. On le reconnut surtout quand il s'avisa de donner une comédie. Fausse par le ton comme par les idées, cette pièce, écrite sur le comptoir, n'était ni l'oeuvre d'un homme du monde, ni l'oeuvre d'un homme de lettres: elle tomba dès le premier acte. Heureux au théâtre dans un seul ouvrage dénué de style, Maisonneuve connaissait moins l'art que le métier.
Desfaucherets était surtout un homme du monde; il possédait à un degré éminent le genre d'esprit le plus à la mode alors. Sa conversation, quoique futile, était piquante. Personne ne parlait avec plus d'aisance la langue des salons; personne ne savait mieux jouer avec les mots, et en tirer des sens détournés. Il improvisait un proverbe avec une facilité extrême, et composait pour une société, dont il était l'âme, des comédies, parmi lesquelles il s'en trouve une, le Mariage secret, qui n'a pas été moins bien reçue au Théâtre-Français qu'elle ne l'avait été au théâtre particulier sur lequel elle avait été représentée d'abord, et qui n'est pas plus de Louis XVIII, à qui des courtisans font l'honneur de l'attribuer, que Marius à Minturnes, qu'ils m'ont fait l'honneur de lui attribuer aussi. Desfaucherets était, je le répète, homme du monde autant qu'on le peut être; mais il n'était guère plus homme de lettres que Maisonneuve. S'il versifiait facilement, ses vers n'étaient rien moins que faciles; son style abonde en incorrections, et son meilleur ouvrage est moins d'un homme qui a bien fait, que d'un homme qui aurait pu bien faire. Taillé sur le patron du marquis de Bièvre, c'était, en résumé, un homme fort aimable, pourvu toutefois que l'humeur ne le gagnât pas, ce qui lui arrivait dès qu'il ne jouait pas le premier rôle: était-il éclipsé, grâce, esprit, gaîté, tout l'abandonnait; il devenait terne comme un ange déchu, maussade comme un roi détrôné.