«L'éditeur des Mémoires de Bourrienne avait besoin, pour compléter son troisième ou quatrième volume, d'une ou deux feuilles supplémentaires; car n'ayant tout juste de la copie que pour quatre volumes, et en ayant promis six au public, l'éditeur était trop consciencieux pour n'en pas donner au moins douze. Or Napoléon racontait volontiers des histoires bien noires, à la manière du Moine ou du Confessionnal des Pénitens noirs; faisons-lui raconter une histoire que M. de Bourrienne aura retenue en secrétaire fidèle. Un conte de ce genre était au nombre des articles publiés par un Magazine de Londres; on l'apporte tout traduit à l'éditeur; voilà son affaire; le conte est mis dans la bouche de Sa Majesté Impériale; lisez Giulio, et vous jugerez avec quelle facilité Napoléon traduisait la langue anglaise. Bientôt les Mémoires de M. de Bourrienne obtiennent un succès européen; les Magazines de Londres en rendent compte, et entre autres celui à qui avait été emprunté Giulio. Le critique de s'extasier sur le talent de Napoléon comme conteur, et de retraduire le conte de Giulio comme ce qu'il y avait de plus remarquable dans la livraison de M. de Bourrienne! Et c'est ainsi qu'on écrit l'histoire!»
(Revue de Paris, 27 février 1850.)]
[3: Les erreurs volontaires et involontaires de M. de Bourrienne ont donné lieu à deux volumes d'observations par MM. les généraux Belliard et Gourgaud, les comtes d'Aure, de Survillers, Boulay de la Meurthe et de Bonacossi, les barons Meneval et Massias, le ministre de Stein, le prince d'Eckmühl, et par M. Cambacérès, lequel, je crois, était prince aussi.
Paris, chez Heideloff, quai Malaquais, et Urbain Canal, rue J. J.
Rousseau, 1830.
À ces noms on pourrait ajouter celui de M. Collot, aujourd'hui directeur de la Monnaie, et antérieurement fournisseur des vivres et viandes à l'armée du général Bonaparte. Dans une lettre dont l'original est entre les mains de Mme la duchesse d'Abrantès, et dont le hasard m'a donné connaissance, ce financier dément de la manière la plus positive certaines assertions de M. de Bourrienne, lequel pourtant ne le traite pas en ennemi. M. Collot parait ne pas trop aimer Bonaparte, mais il aime la vérité. Rien ne le prouve mieux que cette lettre; la voici[5]:
«Madame la Duchesse,
«Il y a plus de quatre ans que je n'ai vu M. Bourrienne, et il y a plus de vingt ans que je le vois très-peu. Il ne m'a consulté en rien pour ses Mémoires. Je ne lui ai jamais dit un mot qui ait autorisé en aucune manière le propos que vous me rapportez. Ce propos est faux. J'en dis autant de celui qu'il prête à Bonaparte dans une conversation que ce premier consul eut avec moi en présence de Bourrienne. Celui-ci affirme que Bonaparte m'a dit: Donnez 300,000 fr. à tel ministre, 200,000 à tel autre. Bonaparte, maître de la France, avait trop le sentiment des convenances pour vomir ces turpitudes. Certes je ne suis pas payé pour faire le panégyrique de Bonaparte, mais je dois à la vérité de purger sa mémoire de pareilles vilenies. Je les aurais désavouées dans nos journaux, si je n'avais pas une répugnance extrême à y faire parler de moi.
«J'aurai l'honneur d'aller vous voir, et si l'attestation que je vous donne dans cette lettre ne suffit pas, j'y ajouterai tout ce qui vous paraîtra désirable pour repousser l'injuste inculpation faite à la mémoire de votre mari.
«Agréez, Mme la duchesse, l'hommage de mon respect affectueux.
«Signé Collot.