M. Simons, négociant de Bruxelles, homme dont les dehors modestes couvrent une haute capacité pour les affaires, avait épousé Mlle Lange. Il chargea Girodet d'en faire le portrait. Enchanté d'avoir à reproduire une si belle figure, Girodet se mit au travail avec enthousiasme, avec amour. L'ouvrage fini, il porta la recherche jusqu'à orner de camées le cadre où il l'enferma, camées qui faisaient aux perfections de l'original les allusions les plus flatteuses, puis il l'exposa au Salon. Comme on l'a déjà dit, le portrait ne ressemblait pas; tout le monde fut de cet avis. Soit que Mme Simons ait été de l'avis de tout le monde, soit qu'au prix qu'on mit à son tableau Girodet ait eu lieu de s'apercevoir qu'on n'en était pas entièrement satisfait, prenant plus d'humeur que de chagrin, il résolut de se venger de l'injure qu'on faisait à son talent, et redemanda son tableau sous le prétexte de le retoucher, mais en réalité pour le mettre en pièces; ce qu'il fit, après avoir renvoyé le prix qui lui en avait été donné.
Son dépit avait fait du bruit; mais on n'y pensait plus, quand au bout de six semaines, dans le cadre même où le portrait avait été exposé, et où les madrigaux peints étaient remplacés par des camées satiriques, on voit paraître au Salon un tableau allégorique des plus injurieux pour Mme Simons. Pendant le temps qui venait de s'écouler, renfermé dans son atelier, Girodet s'était uniquement étudié à outrager avec le pinceau dont il s'était complu à la caresser, cette femme qu'il avait proclamée angélique. Le cri des honnêtes gens fit disparaître ce monument d'une vengeance si indigne d'un artiste français, quand même elle aurait été provoquée par des torts suffisans, mais le souvenir en reste encore; il a imprimé à la mémoire de son auteur une tache proportionnée à l'esprit et au talent dont il fit preuve en cette circonstance, qui honore moins son caractère que son esprit.
Le souvenir de ce fait se représentait toujours à moi quand je rencontrais Girodet, et me donnait presque autant d'aversion pour sa personne que j'avais d'admiration pour ses ouvrages. Il me semblait incompatible surtout avec le sentiment qui lui a inspiré son Endymion. La tête où naquit une conception si suave concevoir une pareille noirceur!
Né avec un tempérament bilieux, Girodet était irritable au dernier point. Sa haine pour la critique ne le tourmentait pas moins que son amour pour la gloire. L'émulation n'était en lui que de la jalousie; il avait cependant assez de talent pour n'être pas jaloux.
Mlle Lange, par le crédit de quelques amis, obtint la faveur d'avoir une maison de santé pour prison. Ce mode de réclusion n'avait rien de sévère. Sauf la faculté de sortir, la prisonnière était aussi libre là que chez elle; elle y vivait dans la meilleure compagnie, et recevait qui elle voulait depuis neuf heures du matin jusqu'à neuf heures du soir. Réunie à quelques autres détenus, elle y tenait une table excellente, où elle invitait qui elle voulait. J'y dînai plusieurs fois, et je tiens note de ce fait, parce qu'il me mit en rapport avec plusieurs personnages de haute distinction qu'hélas! je n'ai pas revus depuis. De ce nombre était le président de Nicolaï. Je le vis trop et trop peu. Quelques mois après que j'eus fait connaissance avec lui, il avait cessé d'exister. Dans ces prisons, pas plus que dans les autres, on n'était à l'abri des réquisitions de l'atroce Fouquier-Tainville. Il prenait aussi son horrible dîme sur les privilégiés qu'elles renfermaient. Plus d'une fois le vide qu'un convive laissait à cette table m'annonça qu'il y avait attendu la mort moins tristement qu'ailleurs, mais qu'il n'y avait pas échappé.
Bientôt on envia aux prévenus les adoucissemens dont ils jouissaient dans les maisons de santé, et l'accès en fut interdit à leurs amis, à leurs parens même, s'ils n'étaient porteurs d'une permission qu'il fallait aller chercher au comité de sûreté générale. Je ne revis Mlle Lange, à dater de là, qu'après que la mort de Robespierre eût rendu à la vie tant d'infortunés qui attendaient sous clef le coup sous lequel tant de têtes sont tombées, et qui ne respectait pas plus la beauté que le génie.
La galanterie n'était pas plus à l'ordre du jour en ce temps-là que la pitié. Non seulement les bourreaux qui régnaient se plaisaient à faire tomber sous leur faux des têtes de femmes, comme un polisson à faucher des roses avec sa baguette, mais ils les tourmentaient par les exigences les plus ridicules dans la vie civile. Les femmes étaient assujetties comme les hommes à solliciter des comités de leurs sections respectives des certificats de toute espèce, soit pour voyager en paix, soit même pour vivre en paix dans le domicile où elles se renfermaient.
La mesure la moins ridicule de ce genre n'est pas celle par laquelle la municipalité de Paris les astreignait, ainsi que les autres habitans de quelque maison que ce fut, à consigner sur une affiche placardée à la porte qui donnait sur la rue leurs noms, prénoms, surnoms et leur âge. Quels mécontentemens cette taquinerie tyrannique ne provoqua-t-elle pas! Je ne sache guère que l'affiche où le général Santerre proposait la proscription des chiens qui en ait provoqué d'aussi grands.
Malgré le danger auquel on s'exposait en désobéissant à cet arrêté, peu de dames s'y conformèrent exactement. Aucune n'en profita, il est vrai, pour se donner, en se vieillissant, un caractère plus respectable, mais beaucoup en usèrent pour rapprocher leur âge de celui de l'innocence et se rajeunir. Je me souviens qu'une femme fort jolie, et qui n'était pas à beaucoup près d'âge à avoir intérêt à mentir sur cet article, saisissant cette occasion pour réformer son extrait de baptême, se débarrassa de quelques années; si bien que nous n'étions plus du même âge, quoique deux ans auparavant, dans un moment où elle n'avait rien de caché pour moi, elle se fût félicitée d'être née la même année et je crois aussi le même jour que moi. Ainsi le temps ayant reculé de deux ans pour elle, tandis qu'il avait avancé de deux ans pour moi, nous nous trouvions à quatre ans de différence. Comme je la félicitais d'avoir rajeuni précisément dans la mesure où j'avais vieilli: «Mon ami, me dit-elle, je compte bien, si cette vilaine loi dure, en profiter tous les ans pour me rajeunir encore. Savez-vous bien que, dans dix ans, l'affiche de cette année fera autorité?»