La plaisanterie était un peu vive. Quand j'appris que les scellés avaient été mis chez les acteurs arrêtés, il me parut impossible que le maudit recueil échappât aux recherches des agens du gouvernement, et que le salut de Mlle Lange ne fut pas compromis par cette découverte.
Ma perte d'autre part était inévitable. Bien que ce cahier, que je possède encore, ne fut pas écrit de ma main, et qu'il ne portât pas mon nom, pouvais-je ne pas le réclamer? pouvais-je, par un lâche silence, laisser tomber sur la tête d'autrui une vengeance que j'avais provoquée?
Torturé par ces idées, j'attendais depuis vingt-quatre heures le résultat des perquisitions de la police, quand mon manuscrit me fut remis.
Au lever des scellés, Mlle Lange avait eu l'adresse de l'escamoter, comme Rosine escamote un billet sous les yeux même de son tuteur. Plus fière de son habileté qu'effrayée de son péril, elle me le remit en riant, et me rendit deux fois la vie, car ce tour de passe-passe ne sauvait pas moins sa tête que la mienne.
Cette communauté de danger fortifia notre liaison, qui n'a fini qu'avec sa vie; et cela se conçoit, elle était fondée sur la plus pure amitié.
Puisque j'en suis sur cet article, je veux le compléter, et faire connaître Mlle Lange, qui n'a pas toujours été jugée avec justice.
Quant au physique, il n'est pas possible d'imaginer des traits plus réguliers et plus gracieux que les siens. De grands yeux bruns, un nez parfaitement dessiné, une bouche admirable de forme et de fraîcheur et ornée de dents de la blancheur la plus éblouissante et de la proportion la plus régulière, un teint dont l'éclat était encore relevé par celui de ses longs cheveux châtains, faisaient de sa tête une des plus parfaites qui aient jamais reposé sur des épaules humaines. Ses mains, ses pieds ne le cédaient à son visage ni en délicatesse ni en blancheur; elle eût été la plus parfaite des créatures si les proportions de sa taille eussent répondu à l'élégance du reste de sa personne.
Quant au moral, elle n'avait qu'à se louer aussi de la nature. Sans avoir cet esprit qui dans Mlle Contat éclatait en saillies si brillantes et s'exprimait en traits si profonds, elle ne manquait ni de sagacité ni de pénétration. Elle possédait surtout cette vivacité d'intelligence qui saisit toutes les finesses de la pensée d'autrui, et rien ne lui plaisait tant que la conversation de gens supérieurs. Douée d'ailleurs d'une grande égalité d'humeur, elle était de la société la plus douce, quoiqu'elle fût un peu moqueuse. Enfin, si elle avait quelques défauts, ils étaient assez rachetés par ses qualités pour qu'elle ait réussi à se faire aimer de tout le monde, voire de la fille que son mari avait eue d'un premier mariage.
Je ne me lassais pas de contempler cette tête charmante: en conclura-t-on que je ne l'ai pas contemplée impunément? On se trompera: je la regardais comme je regarde un beau jardin qui ne m'appartient pas, avec plaisir, mais sans envie, sans désir de l'acquérir en échange de la modeste propriété qui s'accommode à toutes mes convenances, mais que je ne connais pas seulement par ses qualités extérieures.
Je ne sache pas qu'il existe un portrait ressemblant de Mlle Lange. Un grand artiste essaya de la peindre et n'y réussit pas. Était-ce un malheur réel pour lui? Ce portrait, d'ailleurs admirablement peint, compromettait-il son talent? Il faut qu'il l'ait cru, car ce portrait donna lieu à une aventure qui compromit assez fortement son caractère. Voilà un malheur véritable.