Sans être un ouvrage du premier ordre, cette comédie, imitée de Goldoni, et faite sur le même fond que Nanine, n'est pas dénuée de mérite. Je doute néanmoins qu'elle eût produit une grande sensation dans une autre circonstance que celle où elle a été jouée. Elle est écrite avec pureté, mais d'un style généralement terne et rarement comique. L'action en est lente, et ce n'est pas sans se traîner qu'elle arrive au dénouement.

Le succès de Paméla n'avait pas été très-brillant, quoique cette pièce fut merveilleusement jouée par Fleury et par cette Mlle Lange, à qui sur sa figure on aurait donné son nom; cependant elle attirait quelque attention parce que certains personnages s'y montraient décorés des ordres anglais, appareil qui frappait d'autant plus les yeux que toutes les décorations françaises, même celle de l'ordre de Saint-Louis, avaient disparu, les institutions auxquelles elles appartenaient étant proscrites par la nouvelle législation. Les révolutionnaires se prévalurent de cela pour imputer à l'esprit contre-révolutionnaire le succès de Paméla. Le Théâtre-Français fut fermé par ordre du comité de salut public, et les comédiens ci-devant ordinaires du roi furent jetés en prison, à l'exception pourtant de Molé, qui, en considération de ses opinions, eut le malheur d'être exempté de la peine portée contre ses camarades.

La représentation de Paméla fut moins la cause que l'occasion de cet acte de rigueur. C'était le théâtre par lequel avait été accueilli et représenté l'Ami des Lois qu'on voulait détruire. J'ajouterai qu'un incident qui passa inaperçu au milieu des faits monstrueux dont chaque journée était alors remplie, provoqua l'explosion d'un ressentiment que les terroristes n'avaient jusqu'alors réprimé qu'avec peine, et qui n'attendait que le moment pour éclater.

À la suite d'une représentation de Paméla, on avait donné le Somnambule, de Pont de Veyle. Dans cette pièce, un bonhomme tourmenté de la manie de détruire et de construire, ne pense qu'aux changemens qu'il peut opérer dans ses jardins. Une montagne masque la vue de son château. Comme il n'a que cette montagne en tête, dans un moment où il s'agit de tout autre chose entre les personnages avec lesquels il est en scène, il s'écrie du ton le plus résolu: La montagne sautera. Or on désignait dans le public, par la dénomination montagne, le groupe qui, dans certaine partie de la salle où s'assemblait la Convention, formait la faction qu'avait dominée Marat, groupe au sommet duquel ce monstre avait long-temps siégé, et d'où s'exhalaient comme d'un volcan les propositions les plus épouvantables et les plus atroces résolutions.

Par un rapprochement subit, le parterre fit application à cette montagne de la détermination prise à propos de l'autre, et manifesta par des applaudissemens redoublés le désir qu'il avait de la voir sauter. On devine le reste. Le parterre fut châtié comme l'étaient, disent les bonnes gens, les fils de France, sur le derrière d'autrui. Les comédiens payèrent pour ce prince.

Je courus grand risque de partager leur sort. Voici comment:

J'avais rassemblé dans un cahier quelques essais poétiques de ma façon, des pièces fugitives, des romances, des chansons qui, dans le temps, avaient obtenu quelques succès. Mlle Lange m'ayant témoigné le désir de lire ce recueil, je le lui prêtai, et il était en sa possession quand elle fut arrêtée comme ses camarades. Or toutes les pièces qu'il contenait n'étaient pas du genre le plus innocent. Quelques unes avaient trait à ce qui se passait; et ce n'était pas pour en faire l'éloge que j'en parlais. Il y avait entre autres certains couplets où la promotion de Robespierre à la dignité de juge au tribunal de Versailles était célébrée de manière à ne pas concilier au chansonnier la bienveillance de ce législateur. C'est le prouver que dire qu'ils avaient été insérés dans les Actes des Apôtres. Au reste les voici:

Monsieur le député d'Arras,
Versailles vous offre un refuge:
De peur d'être jugé là-bas,
Ici constituez-vous juge.
Juger vaut mieux qu'être pendu
Je le crois bien, mon bon apôtre;
Mais différé n'est pas perdu,
Et l'un n'empêchera pas l'autre.

On vous salarie en raison
Ou triste état de nos finances;
Mais c'est sur le tour du bâton
Que nous fondons nos espérances.
Lecointe[1] sait le produit net
Du poste brillant qu'il vous donne,
Et chacun de nous se promet
De vous mesurer à son aune.

Versailles, par cet heureux choix,
Moins à blâmer qu'on ne le trouve,
Sert toute la France à la fois,
Et voici comment je le prouve:
En tout temps, brave homme, et surtout
Dans les présentes conjonctures,
Il est bon d'avoir un égout
Où pousser toutes les ordures.