L'auteur de l'Ami des Lois s'était condamné depuis quelques mois à une réclusion volontaire pour éviter la prison que lui réservaient ses ennemis, quand une personne qui lui portait un vif intérêt me pria de prendre des informations auprès des gens en place que je pourrais connaître, pour savoir si les jours de Laya étaient menacés, et s'il y avait nécessité pour lui à se faire, en se privant de sa liberté, plus de mal que ses ennemis ne voulaient peut-être lui en faire. Au fait, il n'y avait pas de mandat lancé contre lui.
Rencontrant un soir aux Italiens d'Églantine qui, ainsi que je l'ai dit, s'était montré obligeant pour moi lors de mon incarcération, je l'abordai, et après l'avoir félicité de s'être fait le patron des gens de lettres auprès des comités de gouvernement, je lui parlai de quelques uns d'entre eux qui ne se croyaient pas en sûreté, et entre autres de Desfaucherets et de Laya. «Desfaucherets, me dit-il, je ne vois pas pourquoi il aurait de l'inquiétude. Il ne nous aime pas, mais il ne l'a pas prouvé publiquement. On ne pense pas à lui. Qu'il n'y fasse pas penser; qu'il ne se montre pas; on n'ira pas le chercher. S'il se trouvait dans l'embarras, au reste, venez me le dire; je ferai ce que je pourrai pour l'en tirer.—Bien; mais Laya?—Oh! pour Laya, c'est autre chose. Laya qui a fait l'Ami des Lois!—N'aimeriez-vous pas les lois?—Laya qui a attaqué Robespierre!—Vous aimez donc bien Robespierre?—Robespierre!» et me regardant avec les yeux les plus expressifs: «Savez-vous ce que c'est qu'attaquer Robespierre? peut-on se cacher trop soigneusement quand on a attaqué Robespierre?—Est-ce donc un crime de lèse-majesté que d'attaquer Robespierre? Robespierre est-il un roi?—Robespierre… est Robespierre,» répliqua-t-il en élevant l'index de sa main droite dont il gesticulait. «Attaquer Robespierre!» répéta-t-il d'une voix qui devenait plus grave à mesure qu'il répétait ce nom. Je n'en pus pas obtenir d'autre réponse.
Je tirai de cela deux conséquences qui, ce me semble, ne manquaient pas de justesse: l'une, que le pauvre Laya était infailliblement perdu si on le découvrait: je le lui fis dire; l'autre, que Robespierre était devenu un objet d'inquiétude et de jalousie pour ses noirs collègues; et que n'osant encore l'accuser comme usurpateur de l'autorité, ils s'étudiaient à le désigner pour tel par la déférence qu'ils affectaient envers lui, par l'importance qu'ils feignaient d'attacher à sa personne.
Il me parut évident dès lors que la discorde était dans le camp d'Agramant, et qu'avant peu elle éclaterait. En effet, quelques mois après, la faction de Danton, dont Fabre faisait partie, monta sur l'échafaud, où, quelques mois après, Robespierre fut entraîné à son tour. Fabre, dans notre conversation, préludait à l'accusation du tyran.
CHAPITRE III.
Théâtre du faubourg Saint-Germain.—Les Femmes, de Desmoustiers.—Paméla, de François de Neufchâteau, etc.—Le Somnambule.—Anecdote curieuse.—Les ci-devant comédiens ordinaires du roi sont arrêtés.—Mlle Lange.—Manuscrit de l'auteur soustrait aux scellés.—Anecdotes.
À travers ces désordres et ces horreurs, la littérature obéissait encore à l'impulsion qu'elle avait reçue antérieurement à la révolution, et certains esprits s'obstinaient à lui conserver le caractère de recherche et de galanterie qui lui avait été dernièrement donné par Dorat. De ce nombre était notre ami Vigée, qui se complaisait à rimer, d'après Chapelle, des riens en rimes redoublées: c'était pour lui le plus brillant emploi que l'homme de lettres pût faire de son talent. Rien ne contrastait avec les circonstances comme une épître qu'il adressa à Mlle Contat, et qui fut insérée dans tous les journaux du temps. C'était presque une bouffonnerie que d'entendre les crieurs publics qui, pour stimuler la curiosité, avaient l'habitude d'énoncer le sommaire de ce que leurs feuilles contenaient, annoncer dans leurs hurlemens, entre la grande colère du père Duchêne et le grand décret de la Convention nationale, la petite épître du citoyen Vigée à Louise Contat. Le poëte fut plus flatté de cette publication que l'actrice qui, loin de cacher son dépit, l'exprimait de la manière la plus piquante, et surtout ne pouvait pas pardonner à Vigée d'avoir employé en parlant d'elle le pronom possessif ma, licence poétique qui au fait prouvait en lui plus d'imagination que de jugement. Ma Louise! répétait-elle. Vigée en effet, tout galant homme qu'il était, ne manquait ni de pédanterie ni de fatuité; ces deux défauts ne s'excluent pas.
Vigée crut racheter son tort, si tant est qu'il l'ait reconnu, en composant pour Mlle Contat un acte intitulé: la Matinée d'une jolie femme. Cette petite pièce est faite sur le modèle de la Manie des arts, petite pièce faite par Rochon de Chabanne sur le modèle du Cercle, petite pièce de Poinsinet, que ces deux imitations sont loin de valoir. Le talent de Mlle Contat ne put donner à l'oeuvre de Vigée qu'un succès éphémère. On y venait voir l'actrice avec laquelle elle a probablement disparu pour jamais de la scène, comme ont disparu de la société les moeurs qu'elle reproduisait. C'est, sans contredit, ce qu'a fait de moins bon Vigée, à qui le théâtre est redevable de quelques jolis ouvrages.
Si musquée qu'elle fut, cette pièce paraissait toutefois sévère comparativement à celle qui fut jouée immédiatement après elle; je veux parler des Femmes, de Desmoustiers. Nulle oeuvre de l'époque n'est moins empreinte de sa couleur que celle-là; on la croirait de la fin du règne de Louis XV; on la prendrait pour une oeuvre posthume de l'auteur de la Coquette corrigée, ou de celui de la Feinte par amour. Il faut l'avouer pourtant, dans son style apprêté, Desmoustiers exprime souvent des idées justes, des sentimens vrais, et développe parfois des observations très-fines. Les Femmes sont d'un auteur à qui la connaissance du coeur humain n'est pas étrangère; mais cette pièce est trop vide d'action; la vérité du fond ne s'y retrouve pas assez souvent dans les formes, et quelques traits heureux et naturels ne compensent pas l'afféterie qui règne dans la majeure partie de cette composition.
Cette comédie qui, ainsi que je l'ai dit plus haut, était jouée avec un talent rare par des femmes charmantes, commençait à devenir à la mode pour un certain monde, quand les Français qui, en multipliant les nouveautés, s'efforçaient de réparer le déficit que la défection des acteurs dissidens avait produit dans leur répertoire, représentèrent la Paméla de François de Neufchâteau.