La Harpe, qui avait gardé l'anonyme lors de la première apparition de Virginie, avoua cette fois sa pièce. Lorsqu'il se coiffait du bonnet rouge, il pouvait accepter un triomphe révolutionnaire. Ce succès est un des péchés qu'il crut devoir expier dans le sac et dans la cendre à une époque où il en fit de moins pardonnables.
Les trois pièces de Chénier, malgré la faveur qui s'attachait à son talent et à ses opinions, n'obtinrent pas toutes trois la même fortune. Caïus Gracchus et Fénélon réussirent pleinement; mais le succès de Calas fut moins complet.
Caïus Gracchus, où l'on trouve une peinture des plus vives et des plus animées des discussions du forum, discussions relatives aux intérêts avec lesquels ceux qui occupaient alors les esprits avaient tant de rapport, Caïus Gracchus, dis-je, devait plaire à un peuple qu'il grandissait en le représentant. Aussi cette pièce, qui pourrait paraître froide aujourd'hui, mais qui brûlait alors des passions du moment, fut-elle accueillie avec transport et resta-t-elle à la scène jusqu'au moment où la démence révolutionnaire convertie en rage ne permit plus même d'y prononcer le nom de loi. Tout considéré, le succès de Caïus Gracchus ne doit pas surprendre.
Mais on peut être surpris de celui de Fénélon, ouvrage où les leçons de la philantropie la plus douce sont données par un homme appartenant aux deux ordres qu'on poursuivait alors avec tant de fureur, par un homme qui, tout à la fois noble et prêtre, prêche de parole et d'exemple cette tolérance qu'alors on ne pouvait pas pratiquer sans crime. Par quelle bizarrerie un public composé en partie de cannibales et d'athées applaudissait-il à une pièce qui, dans chacun de ses vers, contenait la réprobation de ses principes et de ses actes? Ce n'est pas seulement parce qu'elle est écrite avec une grâce particulière, parce que le rôle de Fénélon est plein d'onction, parce que Monvel le jouait avec un talent admirable; c'est aussi, j'aime à le croire, parce que la vertu a un charme auquel le scélérat lui-même n'est pas insensible, et qu'une bonne action commande l'admiration même aux coeurs les moins capables de l'imiter:
Video meliora proboque,
Deteriora sequor. OVID.
Peut-être est-ce aussi parce que les coeurs les plus durs ont besoin de se reposer du mal.
La même philosophie se retrouve dans Calas; mais l'action de ce drame est moins attachante, indépendamment de ce qu'elle est trop lente. On y trouve de fort belles scènes, mais point ou peu de mouvement. Il y a de plus, à mon sens, un grand défaut; c'est que le style y manque souvent de vérité. Chénier, qui croyait que la tragédie ne pouvait pas être écrite d'un style trop élevé, et qui voulait que son Calas fût une tragédie, y prête parfois à ses personnages, qui sont nos contemporains, un langage pareil à ceux des héros d'Athènes et de Rome; il semble même se complaire à enfler son style en raison de l'humilité des acteurs qu'il fait parler, ou de la trivialité des idées qu'il veut rendre. Ce défaut a été plus senti que les beautés dont il a semé cette pièce. Calas n'a pas pu rester au théâtre.
Le Théâtre-Français, où l'année précédente on avait donné avec un grand succès le Vieux Célibataire, fut assez abandonné dès la fin de 1792. La tragédie s'y jouait pourtant avec plus d'ensemble qu'au Théâtre de la République, où Monvel et Talma n'étaient que médiocrement secondés, et la comédie y était incomparablement mieux jouée aussi, Baptiste, Dugazon et Grandménil, soutiens de la nouvelle scène, n'y figurant qu'avec des femmes fort inférieures en talent à Mlle Contat, à Mlle Joly, à Mlle Devienne et à Mme Petit. N'importe: la réputation d'aristocratie dont les ci-devant comédiens du roi étaient entachés éloignait d'eux plus de monde que leur talent n'en attirait; et quoique merveilleusement jouée par la réunion des plus jolies actrices qui fussent à leur théâtre, où elles abondaient, les Femmes, comédie de Desmoustiers, n'y rappelèrent guère que les vieux amateurs.
L'Ami des Lois seul y avait ramené momentanément la foule. L'effet de cette pièce, où domine l'amour d'une liberté sage, et qui exprimait par cela même l'opinion de la plus grande partie des Français, fut prodigieux. Heureux d'entendre ce qu'ils n'osaient dire, les honnêtes gens accouraient y applaudir leurs secrètes pensées, et manifester ainsi leur horreur pour tout ce qui se faisait. Les anarchistes, qui s'y virent démasqués, hurlèrent contre ce succès toujours croissant. La commune de Paris en voulut arrêter le cours; mais elle en fut empêchée par la Convention, non que celle-ci tout entière approuvât l'esprit dans lequel la pièce était composée, mais parce que les droits de l'auteur y furent défendus par les girondins qui professaient l'amour de l'ordre; et plus encore peut-être parce que les anarchistes de la Convention s'indignaient que ceux de la commune rivalisassent avec eux de tyrannie. Protégé peut-être moins par l'esprit de justice que par l'esprit de rivalité, l'Ami des Lois continua d'être joué, mais ce triomphe fut court; la mort de l'infortuné Louis XVI y mit un terme, et Laya l'eût payé de sa tête, s'il ne se fût soustrait en se cachant aux vengeances du parti dont il avait osé livrer les atroces ridicules à la risée publique.
Je me rappelle à cette occasion une conversation que j'eus avec Fabre de l'Églantine, ou d'Églantine, surnom qu'il s'était donné en mémoire d'un prix remporté par lui aux jeux floraux.