J'allais souvent aussi, comme par le passé, à Saint-Germain. J'eus plusieurs fois pour compagnon dans la voiture publique le bonhomme Lemière, dont la famille habitait cette ville. Je le trouvai singulièrement affaibli; il était presque tombé en enfance. Son âme honnête, plus encore qu'énergique, n'avait pu, sans en être accablée, voir les terribles catastrophes qui venaient de se succéder. Il ne reconnaissait, dans les fureurs auxquelles sa patrie était en proie, ni les sentimens de ce Guillaume Tell, ni les vertus de ce Barnevelt dont il avait été l'interprète. La tragédie court les rues, disait-il à ceux qui lui demandaient pourquoi il ne faisait plus de tragédies. Cette horreur avança le terme de sa vie.
Lemière, qu'on a beaucoup ridiculisé, et c'est un des torts de Palissot, a droit à plus d'un éloge. Si défectueux qu'ils soient, ses ouvrages présentent à côté des passages les plus répréhensibles des beautés d'un ordre supérieur. Le nombre des beaux vers l'emporte de beaucoup chez lui sur le nombre des mauvais. Il y a même des morceaux de longue haleine qui sont tout-à-fait irréprochables. Plusieurs de ses tragédies ont long-temps occupé la scène, et cela se conçoit: on y trouve, dans des scènes vraiment belles, des traits de dialogue dignes des grands maîtres, et des effets dont il n'a pris le modèle nulle part. Mais ce n'est pas sous ce rapport qu'on se plaît à le citer. L'entend-on nommer, on s'arme contre sa mémoire de quatre ou cinq vers ridicules, et l'on ne parle pas des autres.
Il réunissait plus d'un genre d'esprit, et la force en lui n'excluait pas toujours la grâce. J'ai parlé du quatrain qu'il écrivit sur un éventail, et dont on a fait honneur à Monsieur, depuis Louis XVIII, ce qui n'est pas moins flatteur pour l'un que pour l'autre. Son poëme sur la peinture contient plusieurs morceaux non moins gracieux que celui-là et d'une bien autre importance.
Lemière a dit quantité de mots heureux qui sont moins connus que certains traits échappés à sa vanité naïve. J'en citerai deux que je tiens de son neveu, homme bien plus vain et bien moins spirituel que lui.
Un soir que seul à minuit, en habit de taffetas, le chapeau sous le bras et la brette au côté, il revenait de souper en ville, un homme dont il lui était permis de suspecter l'intention, venant droit à lui sous les piliers des halles, lui demande d'un ton assez arrogant quelle heure il est à sa montre: «Regardez-y, voici l'aiguille,» répond Lemière en lui présentant la pointe de son épée.
Déjà sur le retour, il avait épousé une femme jeune et jolie. Rien d'ingénieux comme la forme par laquelle il exprimait l'idée qu'il voulait donner de la beauté de celle qui était pour lui belle comme un ange. Tous les jours, disait-il, je passe ma main sur ses épaules pour sentir s'il ne lui vient pas des plumes.
Les théâtres cependant étaient restés ouverts. Bien plus ils n'étaient pas déserts. Les muses dramatiques, au milieu de ces terribles événemens, n'étaient restées ni stériles ni muettes. Au second Théâtre-Français, qui avait pris le nom de Théâtre de la République, on avait représenté successivement l'Intrigue épistolaire de Fabre d'Églantine, la Virginie de La Harpe, le Caïus Gracchus, le Calas et le Fénélon de Chénier.
On sait à quel genre de mérite l'Intrigue épistolaire dut son succès; c'est au vis comica dont elle abonde. Quoiqu'elle fût l'oeuvre d'un révolutionnaire forcené, quoiqu'elle ait été jouée dans des circonstances où chaque auteur croyait devoir s'appuyer sur la révolution, et où c'était en raison des allusions aux intérêts du moment qu'une pièce réussissait, cette pièce tout-à-fait étrangère aux circonstances fut accueillie avec enthousiasme par un peuple qui aimait à rire et qui voulait rire même entre deux actes de barbarie. C'est, après celles de Beaumarchais, une des pièces d'intrigue les plus amusantes qui soient au théâtre; il ne lui manque qu'un meilleur style pour être excellente. L'Intrigue épistolaire et le Philinte, je le répète, suffisent pour assurer à leur auteur une place des plus honorables après Molière et avant Collin.
Fabre avait le génie essentiellement comique. «Entre le moment où je vous donne cette tabatière et celui où vous me la remettrez, me disait-il un jour, il y a une comédie;» et tout en disant cela il improvisait une intrigue sur ce fait. Il voyait la comédie partout.
La Virginie de La Harpe, qui avait été jouée sans succès avant la révolution, en obtint dans des circonstances avec lesquelles elle avait quelque analogie. Ce n'est pas une bonne pièce; mais elle contient de bonnes scènes, elle en contient même de belles: en tête il faut mettre celle où le décemvir et le tribun, où Appius et Icilius sont aux prises. Cette scène contient des beautés d'un ordre supérieur. On y trouve entre autres sur le despotisme un morceau rempli de pensées aussi vraies qu'énergiques, morceau non moins bien raisonné que bien écrit, espèce de prédiction qu'on applaudissait par pressentiment, et dont la fin déplorable de Robespierre et de ses collègues démontra dix-huit mois après la justesse.