Ce qu'il y a de pis, c'est que, pendant ce temps-là, les bourriches qui m'étaient envoyées d'Amiens, de Chartres, et d'autres lieux où j'avais des relations, prenaient une marche inverse de celle de ces billets de garde, et allaient chez mes homonymes. Il y avait plus d'avantage alors à être connu des commissionnaires que des tambours.
Une fois enfin je me déterminai à mettre un terme à ces quiproquo. Un exemplaire relié de ma tragédie de Lucrèce, et relié par Bozérian, avait été porté chez ce notaire, à qui certes je ne le destinais pas, et qui s'obstinait cependant à le garder. J'allai le réclamer moi-même, et comme il hésitait à me le rendre et me sommait de justifier de mes titres à cette propriété: «Ils sont sur le titre même de l'ouvrage, lui répondis-je. Lisez: Lucrèce, tragédie en cinq actes; ces actes là sont-ils de ceux qui se font dans votre cabinet? Tenez-vous-en à vos actes; s'ils valent moins que ceux-ci, ils rapportent davantage.»
Toutes les puissances européennes n'étaient pas entrées d'abord dans la coalition qui par suite de l'exécution de Louis XVI s'était formée contre la France. Naples, Venise et Constantinople conservaient, en apparence du moins, avec la république les relations qu'elles avaient eues avec la monarchie.
Trois nouveaux ambassadeurs furent envoyés à ces trois gouvernemens, M. Noël à Venise, M. Maret à Naples, M. de Sémonville à Constantinople. M. Noël seul parvint à sa destination. MM. Maret et Sémonville, qui voyageaient ensemble, furent arrêtés sur territoire neutre par les agens de l'Autriche qui violait ainsi dans nos ambassadeurs les droits de toutes les nations. Ce n'est pas, au reste, la seule fois que cela lui est arrivé.
Les deux ambassadeurs furent enfermés dans la forteresse de Mantoue. Peu s'en fallut que je ne partageasse leur sort. Maret, à qui j'avais témoigné le regret de ne pouvoir aller à Naples avec lui, avait, sans m'en parler, porté mon nom sur la liste des personnes qu'il désirait emmener, liste qui devait être soumise à la censure du comité de salut public. Rayez ce nom, lui dit Danton qu'il consulta sur ses choix; il réveille des souvenirs qui vous compromettraient ainsi que celui qui le porte.
Étranger aux factions qui se disputaient le sceptre, ou plutôt la hache, je n'ai rien de particulier à raconter sur les grandes querelles qui alors ensanglantèrent la France, sur cette guerre d'extermination entre deux partis dont l'un en voulait faire une république fédérative, et l'autre une république une et indivisible. Le premier succomba, et sa chute aggrava nos maux. De cette époque date l'établissement de ce système de gouvernement si bien nommé la terreur, gouvernement aux yeux duquel c'était être suspect qu'être modéré, et criminel qu'être suspect. Pendant son règne, les prisons, qui s'étaient multipliées, ne cessèrent pas de se remplir au gré du hasard, et, semblables à l'antre du cyclope, de se vider au caprice du féroce Fouquier-Tainville, pour se remplir encore.
La tactique dont les députés dits montagnards usèrent pour assurer l'arrestation des députés dits girondins et de leurs fauteurs est aussi remarquable que celle dont ils avaient usé pour assurer l'exécution de Louis XVI. Craignant des mouvemens en faveur des accusés, ils firent ordonner à tous les gardes nationaux de se rendre à leurs sections respectives, pour y attendre l'ordre de se porter où leur présence serait requise. Là, sous l'empire de la discipline militaire, et se surveillant les uns les autres, ils attendirent pendant trois jours l'ordre de marcher, que ne leur envoyait pas le gouvernement, qui cependant faisait arrêter par des gardes d'élite les députés signalés.
Mlle Contat occupait pendant le printemps de cette année 1793 un appartement dans la délicieuse retraite que Watelet s'était faite dans une île de la Seine vers Argenteuil, et qu'on appelait Moulin-Joli. J'allai l'y voir souvent. J'y rencontrai à chaque voyage l'abbé Delille, à qui ce beau lieu doit une partie de sa célébrité, et qui s'efforçait d'y oublier Paris et ses horreurs. Tout à la poésie, il y travaillait à son poëme de l'Imagination, dont il nous récitait des fragmens sans trop se faire prier. Vigée s'y trouvait aussi. Entre eux et une des femmes les plus spirituelles qui aient existé, je retrouvai là quelques heures qui me semblaient appartenir à une autre époque.
Delille, alors célibataire, était un homme de la société la plus aimable. Doué de l'humeur la plus facile et la plus égale, doux comme une femme, gai comme un enfant, ingénu jusqu'à la naïveté, avec un esprit des plus vifs et des plus brillans, c'était tout l'opposé de La Harpe. Ne refusant pas des conseils, mais ne dictant pas de lois, et aussi indulgent pour la jeunesse que son confrère lui était sévère, il en était aimé presque autant que des femmes, et n'a eu pour ennemis que les envieux que lui faisait son talent, dont il était impossible de ne pas lui pardonner la supériorité quand on connaissait l'excellence de son caractère.
Quelques traits, qui trouveront ailleurs leur place, mettront le lecteur à même d'en juger.