Le jardin, si grand qu'il fût, nous paraissant trop étroit pour les développemens de notre tactique, et chacun, chiens comme gibier, regrettant de n'avoir pas un parc à sa disposition, je pensai à celui de Gentilly, dont Méhul pouvait disposer. La demande me parut d'autant plus facile à faire que Méhul était très-connu de ces dames. À son début à Paris, avant de travailler pour le théâtre, il avait donné des leçons de musique, et elles avaient été ses premières écolières. Quoique par suite de la détermination qu'il avait prise, de se livrer exclusivement à la composition, il eût cessé de les voir, il ne leur en était pas moins dévoué, elles ne lui en étaient pas moins attachées. Nulle part son génie n'était plus admiré et ses hautes qualités mieux appréciées que dans cette société si gracieuse, si spirituelle, si accessible à toutes les impressions du bon et du beau. Le parc, comme on le pense, fut mis à la disposition des chasseurs. La meute dans laquelle Méhul s'enrôla fut augmentée en raison de l'étendue du terrain, et divisée en deux bandes, à la tête desquelles on mit un piqueur muni d'un cornet à bouquin, dont il devait sonner dès qu'il apercevrait la bête.
On en força plus d'une, car la partie dura six heures au moins. Pendant tout ce temps, les chiens ne cessèrent pas de donner de la voix, et les chasseurs de donner du cor ou du cornet. À la nuit, chiens, piqueurs, gibier, chasseurs retournèrent souper de compagnie à Montrouge, tout aussi étonnés qu'enchantés d'avoir obtenu quelques heures de plaisir dans un temps qui en promettait si peu. Baraguey-d'Hilliers surtout, que les intérêts de Custines, dont il était aide de camp, retenaient passagèrement à Paris, et qui s'était livré à ce jeu du meilleur coeur du monde, ne concevait pas qu'on pût encore rencontrer d'aussi douces distractions. Nous nous en étonnâmes bien plus à notre retour. Pendant que nous nous amusions à des jeux d'enfans, tout était en rumeur dans la capitale: Marat venait d'être assassiné.
Nous nous étions promis de recommencer la partie; il y fallut renoncer. Ce meurtre, qui ne chagrinait pas même les gens les plus ardens à le venger, servit de prétexte à un accroissement de rigueurs contre les royalistes. Apprenant de plus que les jacobins de Gentilly, car il y en avait partout, avaient tiré de singulières conjectures des innocentes fanfares dont retentissaient les échos de leur commune pendant que leur monstrueuse idole tombait sous le poignard d'une héroïne, nous ne crûmes pas prudent de nous exposer à tomber dans leurs filets, et nous ne renouâmes pas ces parties de chasse dont la curée aurait pu devenir sanglante.
CHAPITRE II.
Règne de la terreur.—Mes homonymes.—Danton s'oppose à mon départ pour
Naples.—L'abbé Delille.—Lemière.—Drames divers.—L'Ami des
Lois.—M. Laya.—Fabre d'Églantine.
Les temps devenaient plus durs de jour en jour. La condamnation du roi, à laquelle les Girondins eurent la faiblesse de consentir après avoir eu le courage d'en démontrer l'illégalité, leur avait ouvert le chemin de l'échafaud; les misérables qui les y poussèrent les y suivirent, et Robespierre lui-même y monta après Danton qu'il y avait poussé, et qui avait répondu à ceux qui l'avertissaient de son danger: Robespierre ne peut pas vouloir m'envoyer à l'échafaud; il sait trop que m'y faire monter serait prouver qu'il y peut monter lui-même.
Pour échapper aux dangers dont tout le monde était menacé, le plus sage était d'en user comme dans les temps où la foudre gronde, et de s'abstenir de mouvement autant que possible.
Je m'appliquai donc à ne me faire remarquer de quelque manière que ce fût dans ma section. Supportant toutes les charges et ne recherchant aucun bénéfice, je ne portais ombrage à personne; bien plus, je m'étais fait quelques amis parmi mes concitoyens du bas étage, parce que je me faisais remplacer par eux dans le service de la garde nationale, et que je payais grassement mes remplaçans.
Je me souviens à cette occasion que dans les huit premiers mois qui suivirent mon retour à Paris, les billets de garde venaient fréquemment me réclamer. Au lieu d'un que je devais recevoir par mois, j'en recevais trois. Mon nom, à la vérité, n'était pas orthographié sur tous de la même manière; sur un d'eux il était terminé par un d, sur un autre il était accolé au nom Condé. Veulent-ils me rappeler par là mon émigration et mes relations avec les émigrés? me disais-je; et je payais sans contester, trouvant qu'il valait mieux sacrifier sa bourse qu'exposer sa vie.
Un jour pourtant que je m'expliquais sur ce fait avec mon caporal, qui était mon portier, «Je veux l'éclaircir, me dit-il; j'en parlerai au sergent-major,» qui était notre savetier commun. À force de recherches, ces militaires découvrirent que cela provenait d'une erreur du tambour qui, chargé de porter à domicile les billets de garde, portait chez moi non seulement les billets qui m'étaient destinés, mais aussi ceux qui s'adressaient à un citoyen Arnaud, notaire, demeurant comme moi rue Sainte-Avoie, et à son frère qui, pour se distinguer de lui, avait ajouté à son nom ce nom de Condé qui m'avait donné tant d'inquiétude. Ainsi je payais pour tous les Arnault du quartier.