Pendant cette terrible période, je cherchai mon refuge dans les lettres. Exempt de la réquisition comme homme marié, et peu jaloux d'occuper des fonctions dans l'administration, je ne pris pas de service dans l'armée qui combattait pour une cause où je ne voyais pas encore celle de la France; je ne réclamai pas même les attributions très-modestes qui m'avaient été données dans la fabrication du papier-monnaie. Je fis bien quant à ce dernier objet. Si peu importante qu'elle fût, une place était toujours convoitée par quelque individu occupant une place inférieure, ou par quelque individu sans place. Le moindre employé se trouvait ainsi en butte à des dénonciations de tous les genres; et pour peu qu'il fût vulnérable, il finissait par recevoir sa destitution sur l'échafaud où périt l'infortuné La Marche, qui était resté seul directeur de la fabrication des assignats, d'où ses deux collègues s'étaient très-prudemment retirés.
Avant mon voyage en Angleterre, c'est-à-dire pendant l'été qui suivit la première représentation de Lucrèce, je m'étais amusé à composer non pas un opéra-comique, mais un drame lyrique, drama per musica, comme disent les Italiens; et ce drame avait été reçu à la Comédie-Italienne, nom que portait alors notre second théâtre lyrique. Les acteurs m'ayant prié de mettre en vers le dialogue qui dans l'origine était en prose, et que depuis on m'a prié de remettre en prose, je m'imposai ce travail dont le sujet n'a guère d'analogie avec le caractère de l'époque où il fut achevé. L'admiration que m'inspirait le génie de Méhul à qui ce sujet avait plu me donna le courage de le remanier. Si affreuse que soit l'époque que me rappelle ce travail, je ne le revois pas sans plaisir quand je songe qu'il fut l'occasion de ma liaison avec un des hommes que j'ai le plus aimés, avec un des hommes les plus aimables que j'aie connus.
Méhul n'avait guère alors que trente ans. Il était doué de l'imagination la plus ardente et de la sensibilité la plus vive, facultés qu'il dépensait presque exclusivement dans la culture de son art, et qui, réunies à un jugement exquis et à un esprit supérieur, composaient son génie. Ambitieux de gloire au-delà de toute idée, il sacrifiait à cette ambition l'intérêt même, auquel à son âge on sacrifie toutes les autres; il réservait, pour exprimer les passions, toute l'énergie avec laquelle il les eût senties s'il s'y fut abandonné.
Hors du monde, au milieu du monde même, il était tout à son art. Des amis chez lesquels il s'était mis en pension pourvoyant à ses besoins, il ne sortait guère de la réclusion à laquelle il s'était condamné pour vivre dans la postérité, comme un cénobite pour gagner la vie éternelle, qu'autant qu'il y était contraint pour diriger ses répétitions.
Je ne crois pas que notre première entrevue ait été ménagée par un médiateur. Il me semble que, tout plein de l'impression qu'avaient faites sur moi son Euphrosine et sa Stratonice, je courus le remercier de tout le bonheur que je lui devais.
À la nature des éloges que je lui donnai, il reconnut que je l'avais compris; et par suite de cette sympathie, dès cette première entrevue, nous prîmes l'engagement de faire un opéra ensemble. Rien de plus propre à lier deux personnes qui ont quelque analogie morale, qu'un rapprochement où, de coeur comme d'esprit, deux associés concourent à la création d'une même oeuvre: voilà un véritable mariage. C'est ce qui nous arriva, et je ne le dis pas sans orgueil. Du premier jour que je vis Méhul, se forma entre nous une liaison qui n'a fini qu'avec sa vie, liaison dans laquelle, malgré la sévérité de son caractère, il apportait un charme auquel il était impossible de résister, et que le plus indépendant des hommes, Hoffman lui-même, a senti presque aussi vivement que moi, quoiqu'il s'y soit peut-être moins abandonné.
Je voyais Méhul presque tous les jours, soit à Paris pendant la mauvaise saison, soit pendant la belle, à Gentilly, où il occupait un appartement dans le vieux château, dont le parc était à sa disposition.
Ceci me rappelle un fait assez singulier pour que je croie pouvoir le consigner ici.
Gentilly n'est pas éloigné de Montrouge. Dans ce dernier village s'était retirée la famille le Sénéchal, famille aussi aimable que respectable, et avec les goûts, les opinions et les affections de laquelle mes goûts, mes opinions et mes affections s'accordaient merveilleusement. Elle habitait là une jolie maison entre deux jardins. Hors du foyer de la révolution, sans journaux, sans autre société que celle de quelques amis tels que Desfaucherets, Florian, Baraguey-d'Hilliers, Lacretelle le jeune et celui qui écrit ceci, exclusivement occupée des arts, elle oubliait quelquefois un désordre auquel elle n'assistait plus et un bruit qu'elle n'entendait plus; ou plutôt, comme des assiégés qui, familiarisés avec les accidens d'un siége, finissent par n'en plus tenir compte et par rentrer dans toutes leurs habitudes, elle revenait quelquefois aux amusemens de l'extrême jeunesse, à ceux où l'on trouve des distractions dans le mouvement et même dans un exercice forcé.
Les dames qui prenaient part à ces jeux, auxquels les enfans étaient admis comme de raison, aimaient surtout ceux où la ruse peut suppléer la vigueur. Tel était le jeu du cerf, que nous avions modifié dans leur intérêt et pour le rendre plus facile et moins fatigant.