Le Moniteur, dans l'article où il rend compte de la fatale séance où Louis fut condamné, et dans lequel il tient note des considérations sur lesquelles plusieurs votans crurent devoir se fonder, dit, quand il en vient au tour de Sieyès: Sieyès, LA MORT, (sans phrase). De cette réflexion, qui est d'un journaliste, on a fait un appendice du vote d'un juge. Sieyès a toujours protesté contre cette interprétation.

Pendant la durée de ce long procès, Louis parut d'autant plus noble qu'il se montra plus simple. Repoussant tout moyen de défense qui ne résulterait pas de la logique la plus sévère, il permit à ses avocats de convaincre ses juges, mais non de les attendrir; d'éclairer leur conscience, mais non d'émouvoir leur pitié; de plaider dans l'intérêt de sa vie moins que dans celui de la justice. Il avait presque interdit l'éloquence à Me de Sèze, qui lui a obéi.

Mais c'est trop s'appesantir sur ces douloureux souvenirs. J'ajouterai seulement à ce que j'ai dit sur cette grande catastrophe, que les sentimens consignés ici sans intention de flatter ou d'offenser qui que ce soit, me furent souvent imputés à crime par la faction qui osa l'accomplir.

Je devais m'y attendre. Mais pouvais-je imaginer qu'on me désignerait un jour comme y ayant contribué? C'est pourtant ce qui est arrivé. Cela ne peut guère s'expliquer que par la difficulté de justifier la persécution dont j'ai été l'objet après la seconde restauration, et l'inscription de mon nom sur les tables de 1815. On m'a imputé un grand grief pour disculper Louis XVIII d'une grande injustice, et parce qu'il était plus commode d'imputer un crime au persécuté qu'un tort au persécuteur. Mais ce crime, je n'ai pas même eu occasion de le commettre, puisque je n'étais pas membre de l'assemblée qui l'a commis.

Quoi qu'il en soit, cette prévention à laquelle j'ai dû des complimens qui m'ont fait horreur, et des reproches qui m'ont fait pitié, s'était tellement accréditée que c'est à elle qu'il faut surtout attribuer la fureur avec laquelle les royalistes se déchaînèrent contre le succès de Germanicus. Le fait suivant le démontre d'une manière assez plaisante.

Quinze jours après cette représentation, qui du théâtre fit descendre la tragédie dans le parterre, et dont le bruit était parvenu jusque dans les Pays-Bas que j'habitais depuis mon exil, je fis un voyage en Hollande, où quelques affaires m'appelaient. Dans la diligence où je ne connaissais personne, et où personne ne me connaissait, se trouvait un officier français venant de Paris. De caractère communicatif, comme il nous avait mis au courant de sa marche, on l'accabla de questions sur ce qui se passait en France, et l'article de Germanicus ne fut pas oublié. Ce qu'il dit de la pièce littérairement n'était pas de nature à blesser l'amour-propre de l'auteur. «Les meilleurs royalistes, ajouta-t-il, se sont fait un devoir de rendre justice au mérite de cet ouvrage; mais ils ont fait justice aussi de l'auteur, quand les jacobins ont osé le demander, et quand ils ont voulu que le nom de ce régicide fût proclamé.—C'est donc un régicide que cet auteur? dit un Hollandais en secouant sa pipe.—Si c'est un régicide? un conventionnel! autrement, serait-il exilé?» La conversation, dont je me gardai bien de me mêler, changea ensuite de sujet.

Comme nous approchions de La Haye, «Messieurs, dit l'officier français en s'adressant à moi comme aux autres, mon séjour dans ce pays-ci ne sera pas long. Dans huit jours je dois être de retour à Paris. Si quelqu'un de vous avait quelque chose à faire dire dans ce pays-là, qu'il dispose de moi.» Chacun l'ayant remercié, «Monsieur, dis-je, quand vint mon tour, j'userai, moi, de votre obligeance. J'ai quelque chose à faire dire dans ce pays-là. On n'y connaît qu'une partie de l'histoire de l'auteur de Germanicus. Permettez-moi de vous la faire connaître tout entière, afin que vous puissiez la raconter à votre retour. Personne mieux que moi ne sait ce qu'a fait et ce que veut faire cet homme-là. Il ne rêve qu'à des crimes, c'est la vérité; et non pas seulement à ces crimes qui n'ont pour objet que la ruine d'une famille ou la mort d'un homme; c'est du renversement des États, c'est de la mort des princes, c'est de ces grands complots qui bouleversent l'ordre social, qui détrônent les dynasties, qui changent le destin des empires, qu'il est incessamment occupé. Il a ourdi je ne sais combien de conspirations: tantôt c'est une république qu'il veut substituer à une monarchie, tantôt un empire qu'il veut substituer à une république. Faut-il se délivrer d'un prince? tous les moyens lui sont bons. Au moment même où je vous parle, ne prépare-t-il pas le poison qui au premier moment terminera les jours d'un personnage des plus illustres!—Que me dites-vous là?—Rien qui ne soit exactement vrai.—Notez toutefois que cet homme, si familiarisé avec les combinaisons les plus atroces, est d'ailleurs assez bon diable. Il n'est pas mauvais mari, il est bon fils, bon père, bon ami, bon maître, même pour son chien. Il ne ferait pas de mal à un enfant. Il n'a jamais tué que des rois; c'est sa manie, mais que des rois de théâtre. Voilà ce que je vous prie de vouloir bien dire à vos amis de Paris, sur mon témoignage; et je parle en connaissance de cause, car cet homme et moi nous ne faisons qu'un.—Quoi! Monsieur?…—Oui, Monsieur, je suis l'auteur de Germanicus

On se figure l'impression que cette explication produisit sur les auditeurs, et particulièrement sur le personnage qui l'avait provoquée. «Quoi! vous n'avez pas voté la mort du roi?—Aristocrate comme vous alors, je n'étais pas même membre de l'assemblée qui l'a jugé.»

Je dois le dire à l'honneur de cet officier, il parut profondément pénétré du désir de détruire une erreur qu'il se désolait d'avoir partagée. «À mon retour à Paris, je ferai connaître la vérité, dit-il, en me faisant affectueusement ses adieux.—Mais pourquoi donc êtes-vous exilé? ajouta-t-il.—Tâchez de le savoir, lui répondis-je, et quand vous le saurez, vous me l'apprendrez; c'est encore une obligation que je vous aurai.»

Le roi mort, les royalistes de l'intérieur ne songèrent plus qu'à se faire oublier. Mais la France n'en fut pas moins agitée. La division éclata bientôt entre les républicains; division qui vengea le trône par les calamités de tous les genres dont notre malheureuse nation fut accablée pendant trois ans, division dont la Gironde fut la première victime, division dans laquelle succomba l'exécrable Marat, son premier instigateur, division qui, au bout de son terme que l'on peut voir dans le 10 thermidor où succomba Robespierre, sous lequel avait succombé Danton, avait dévoré successivement tous ses fauteurs.