Les débats auxquels il donna lieu, leur résultat, sont trop connus pour que j'en reproduise ici les détails. Mais si je ne retrace pas ces faits en totalité, du moins puis-je en rappeler quelques circonstances qui constateront l'opinion de la grande majorité des habitans de Paris et de la France. Rien ne prouve aussi évidemment qu'en révolution les plus grands événemens sont, la majeure partie du temps, l'ouvrage d'une audacieuse minorité. Pendant toute la durée de ce procès, Paris semblait douter de ce qu'il voyait; il ne concevait pas qu'on l'eût commencé, il n'imaginait pas qu'on osât l'achever; il en suivait la marche avec une anxiété toujours croissante. La majorité de la population était contre cette mesure. Les uns, ne voyant dans Louis XVI qu'un fonctionnaire écrasé sous un fardeau que des épaules plus fortes que les siennes n'auraient peut-être pas supporté, et ne trouvant dans les griefs qu'on lui imputait que des fautes qui, si graves qu'elles fussent, étaient punies par la déchéance, ne concevaient pas que, depuis qu'il était entré dans la classe commune, on poursuivît dans l'homme privé le coupable qui avait été puni dans le roi: les autres, pensant que la politique devait s'accorder avec la justice pour le protéger contre la fureur des montagnards, et que le coup dont on voulait le frapper ne pouvant atteindre le prince qu'un usage immémorial appellerait au trône après lui, croyaient qu'il valait mieux détenir le monarque déchu que de mettre en possession de ses droits le successeur qu'il avait au-delà des frontières. Quelques uns pensaient enfin qu'un roi déchu n'est plus à craindre, et qu'il y aurait autant de dignité que de générosité à constater, en déportant Louis, le peu d'inquiétude que donnaient ses ressentimens. Ces opinions, qui étaient aussi celles de la majorité de la Convention, n'y prévalurent cependant pas. La peur les étouffa, et l'arrêt fatal fut porté au grand étonnement de la plupart des juges qui l'avaient rendu. Ce fut moins l'oeuvre de la conviction que celle de l'audace et de la lâcheté.

Cet arrêt une fois prononcé, on eut impatience de le voir exécuter, et pour en assurer l'exécution on recourut au moyen qui semblait le plus propre à l'empêcher. On fit prendre les armes à la garde nationale tout entière. La plupart de ces gens qui, comme citoyens, eussent tenté peut-être un effort pour sauver la victime, assurèrent sa mort comme soldats, chacun se défiant de son voisin et craignant de manifester une pitié dont le premier mouvement aurait été puni sur-le-champ. Ainsi la mort du plus malheureux des rois fut assurée par des hommes qui en avaient horreur.

Les dispositions de la multitude étaient à peu près les mêmes. Les bourreaux le savaient bien, et ce n'est pas sans cause qu'ils ordonnèrent au moment fatal le roulement de tambours dans lequel se perdirent les dernières paroles du fils de saint Louis.

Louis XVI, qui portait jusqu'au sublime le courage passif, mourut en martyr.

Le peuple surtout fut frappé de stupeur. Ce qui venait de s'accomplir lui semblait impossible même après l'accomplissement. Des mots de différentes natures, mais tous également expressifs, manifestèrent les sentimens de la halle, dont la population, moins féroce que grossière, a été souvent calomniée, et à qui l'on prête communément les discours et les actions de cette populace errante qui colporte de rue en rue un trafic qu'elle est prête à quitter dès que le désordre lui offre quelque chance de bénéfice.

On a accusé la politique anglaise d'avoir contribué par une influence cruelle à la consommation d'un acte qu'elle a depuis affecté de vouloir venger, acte qui, frappant dans Louis XVI le protecteur de la révolution américaine, satisfaisait à la rancune britannique; acte qui, devant brouiller la France avec toutes les monarchies de l'Europe, assurerait tout à la fois la ruine d'une nation que l'Angleterre enviait, et la perte d'un prince qu'elle haïssait. Je laisse aux politiques de profession à discuter ces opinions. Je ne me sens pas fondé suffisamment à prononcer en cette circonstance sur les intentions d'un cabinet qui a pu se souvenir de l'indifférence avec laquelle celui du Louvre avait vu tomber la tête de Stuart; mais ce que je puis certifier, c'est que, dès le mois de septembre 1792, l'Angleterre montrait peu de compassion pour le Bourbon détrôné par le 10 août, et que les boutiques des marchands d'estampes y étaient tapissées de caricatures, par lesquelles on appelait le ridicule sur la victime de ce terrible événement. Quelques unes même semblaient en prédire la terrible conséquence. J'ai raconté le propos que le portier de Covent-Garden m'adressa en m'annonçant le sort qui attendait Louis XVI; son opinion était assez généralement celle du peuple de Londres.

Mais revenons à celui de Paris. Au coin d'une rue, le soir même de l'exécution, j'entendis un mot touchant. Il fut dit par une marchande. Quelqu'un venait de lui acheter des petits pains, «Dis donc, voisine, s'écria-t-elle sans s'inquiéter qu'on l'entendît, et contemplant la monnaie frappée à l'effigie du malheureux Louis, dis donc, c'est avec sa tête qu'ils achètent du pain!»

Dans ce terrible procès, où il fut décidé de la vie d'un roi par un nombre de voix qui, d'après les lois alors en vigueur, eût été insuffisant pour la condamnation d'un simple citoyen à la moindre des peines, quelques votes se firent remarquer, les uns par l'expression de la plus inconcevable fureur, les autres par celle de la générosité la plus courageuse.

L'histoire conservera ceux de Kersaint, de Lanjuinais, de Daunou, de Bresson (des Vosges), de Marec (du Finistère), de Chiappe (de la Corse), d'Himbert (de la Marne), et surtout celui de Rabaud de Saint-Étienne. Je suis las de ma portion de despotisme; je suis fatigué, bourrelé de la tyrannie que j'exerce pour ma part, s'écriait-il en abdiquant sa sanglante magistrature. Au péril de leur tête, les autres refusèrent de frapper celle de Louis XVI, opposant les principes invariables de l'équité à ceux de la politique douteuse dont se prévalaient les fauteurs de l'opinion adverse.

Quelques uns de ces derniers firent de la rhétorique à cette occasion. Faire de l'esprit en pareille circonstance! Ce ne fut pas le tort de Sieyès. Il passe cependant pour avoir aggravé la rigueur de son opinion par un trait qu'on lui a souvent reproché. Ce trait ne lui appartient pas; je me fais un devoir de l'affirmer et de le démontrer. Voici le fait.