1833.

LIVRE V.

DU 1er JANVIER 1793 AU 29 JUILLET 1794.

CHAPITRE PREMIER.

Moeurs nouvelles.—Procès du roi.—Anecdote.—Travaux littéraires.—Opéra-comique.—Partie de chasse.

De retour à Paris, je n'y reconnaissais plus rien, tant sa physionomie avait changé en moins de quatre mois. Ainsi nous avons peine à reconnaître les traits d'un ami dans un visage labouré par une violente maladie.

À mon départ, la lutte des démocrates contre les aristocrates, ou plutôt des républicains contre les royalistes, n'avait pas effacé tout vestige des anciennes moeurs: on retrouvait encore dans les discussions même les plus violentes l'indice des habitudes que donnent l'éducation et l'usage du monde. Ce reste de politesse avait disparu depuis l'ouverture de la Convention, où le pouvoir, que ne posséda jamais la faction de la Gironde, qui avait provoqué le renversement de la monarchie, fut subitement usurpé par la faction de la montagne qui l'avait accomplie, et qui affecta les formes brutales des brigands et des assassins qu'elle s'était donnés pour alliés.

Les formules consacrées par l'usage avaient été proscrites par un décret spécial, et les appelations de citoyen et de citoyennes substituées à celles de monsieur, madame et mademoiselle. La loi ne défendait pas toutefois d'être poli. Elle ordonnait seulement de l'être d'une autre manière. Les gens grossiers, à qui la dernière révolution avait donné le dessus, car, dans les orages, la bourbe monte à la surface de l'eau, les gens grossiers firent de la loi l'interprète de leurs habitudes. Ils prétendirent qu'être poli c'était être mauvais Français. Non contens d'aggraver par l'accent avec lequel ils prononçaient les termes légaux ce que l'omission des termes supprimés avait d'incivil pour de certaines oreilles, ils s'étudiaient à les convertir en injure, ne les employant qu'avec le tutoiement, forme qui, lorsqu'elle n'est pas l'expression de l'admiration ou de la tendresse, est celle du plus outrageant mépris.

Toutes les modes se réglèrent sur cette innovation. Les gens qui par peur s'étudiaient à faire des fautes de français, s'habillèrent par peur comme les gens dont ils avaient adopté le langage; ils endossèrent la carmagnole, ils se couronnèrent du bonnet rouge, affectant les moeurs des bourreaux pour les apitoyer, et se calomniant pour se justifier.

L'objet dont tous les esprits s'occupaient alors était le procès de Louis XVI. Persuadés que pour tuer la monarchie il fallait tuer le monarque, et que pour forcer la nation à résister à toute l'Europe il fallait la compromettre avec toute l'Europe, les vainqueurs du 10 août, réunis en Convention, avaient décidé que le roi, détrôné par eux, serait jugé par eux. Cette décision s'exécutait, et déjà ce grand procès était commencé quand je rentrai dans la capitale.