La pièce avait plu à tous mes amis. Quelques détails assez gais, quelques couplets assez plaisans, quelques scènes assez bien filées leur avaient fait croire qu'elle était bonne. Je l'avais cru aussi. Le public n'en jugea pas tout-à-fait de même. La fable que j'avais imaginée pour mettre en scène le pot-pourri de Sédaine ne lui parut pas heureuse. Il le témoigna sans trop de ménagemens. Malgré les applaudissemens qu'il avait accordés à plusieurs détails, la pièce, qui toutefois était arrivée jusqu'à la fin, allait être probablement éliminée du théâtre de la manière la plus bruyante, quand le dernier couplet du vaudeville final amena la plus singulière et la moins attendue des péripéties.

La comédie, tel était le refrain du vaudeville final rimé sur l'air de la Croisée. Employant les phrases faites où figure ce mot, j'avais fait dire très-philosophiquement, je crois, au philosophe de la pièce, à M. Cassandre:

La vie est un drame moral;
Des acteurs le monde est l'école.
C'est un théâtre où, bien ou mal,
Chacun prétend jouer un rôle.
Le sage observe dans un coin
Nos travers et notre folie.
Heureux qui peut en paix, de loin,
Juger la comédie!

Polichinelle avait bredouillé très-sagement aussi une sentence assez plausible. Rappelant aux spectateurs la faveur avec laquelle il avait été jadis accueilli par chacun d'eux, il ajoutait en la réclamant pour lui en cette circonstance:

Heureux qui peut, comme un enfant,
Rire à la comédie!

Voici, dit au parterre Arlequin qui prit la parole après lui,

Voici l'instant où maint auteur,
Pour obtenir votre suffrage,
Par maint couplet adulateur
Vous implore pour son ouvrage.
Mes amis, bien qu'en pareil cas,
Nous disons avec bonhomie,
Si nous ne vous amusons pas,
Sifflez la comédie.

Par esprit de contradiction, le parterre fit le contraire de ce qu'on lui demandait; il se mit à applaudir avec transport, et, grâce à quelques corrections, l'ouvrage obtint quelques représentations; mais ce n'était, tout bien considéré, qu'un mauvais rêve.

Parmi les passages qui furent accueillis avec faveur se trouve une ronde, la ronde du Diable, qui de la scène a passé dans la société, et que quelques personnes ont jugé à propos de s'attribuer; ce n'est pas la dernière fois qu'on m'ait honoré en me volant. Mme Gail[2], m'a plus honoré encore, en mettant sur les paroles de cette ronde un air tout-à-fait original: c'était faire d'une chenille un papillon; c'était lui donner des ailes. À la faveur de la musique, ces couplets ont été partout où l'on chante.

C'est à peu près tout ce qui me reste de cette facétie[4]. Quand on cessa de la représenter, j'en réclamai en vain le manuscrit. Le pauvre diable qui remplissait alors au Vaudeville les fonctions de souffleur, et qui en cette qualité avait soufflé ma pièce, me la souffla d'une autre manière. Jamais je n'ai pu la retirer de son greffe. Peut-être l'aura-t-il débitée en détail aux boulevards, pour les théâtres desquels il travaillait, et dont il était un des fournisseurs les plus actifs. Si cela est, Dieu pour l'amour duquel il travaillait lui fasse grâce!