Avant de clore cet article, encore un fait, ce sera le dernier. J'avais parié que mon vaudeville serait sifflé. J'eus le bonheur de gagner, mais je n'eus pas celui d'être payé.
Les répétitions de Phrosine, ce drame lyrique que j'avais composé pour Méhul, allaient cependant leur train. Mais ce n'est pas sans difficulté que nous parvînmes à faire représenter cet ouvrage que les acteurs étaient impatiens de mettre en scène. Qu'on me permette d'entrer dans quelques détails à ce sujet; cela peut contribuer à faire connaître l'esprit du gouvernement de cette époque, à prouver qu'il ne négligeait pas plus la tyrannie de détail que la tyrannie d'ensemble, et qu'il ne laissait échapper aucun moyen, aucune occasion d'influencer l'opinion publique et de forcer les arts à favoriser la propagation de ses doctrines, ce qui n'est pas maladroit quand on le fait adroitement.
Mais ce n'était pas par l'adresse que brillaient les agens de la commune de Paris à qui appartenait la surveillance des théâtres, et qui avaient rétabli la censure à son profit. Invité par les comédiens et sommé par la police de soumettre mon ouvrage à l'examen préalable des censeurs si je voulais qu'il fût représenté, il fallut bien s'y résigner. Le bureau où se faisait cet examen, auquel était préposé un homme de lettres nommé Baudrais, se tenait dans la cour de la Sainte-Chapelle. J'y fis deux ou trois voyages, circonstance dont je ne parle que parce qu'elle se lie à un fait qui ne s'effacera jamais de ma mémoire, et qui va sans doute entrer pour jamais dans celle de mon lecteur.
La première fois que j'allai à ce bureau, je traversai les galeries du Palais de Justice. Comme je descendais le grand escalier, une populace nombreuse remplissait la cour. Le voilà! le voilà! s'écriaient des milliers de voix. La Conciergerie s'ouvre; une charrette en sort; dedans était un malheureux, dedans était Bailly. Le col dégarni, les mains liées derrière le dos, le corps à demi couvert d'une redingote grise, exposé à une pluie glaciale qui ne cessa pas de tomber pendant cette affreuse matinée, ce vieillard accueillit avec une imperturbable indifférence les outrages de la tourbe qui pressait son supplice avec une rage égale à celle d'une meute qui demande la curée. Cette constance, vraiment stoïque, il la conserva jusqu'au dernier moment, et on le lui fit long-temps attendre. Le physique seul ne fut pas insensible en lui à tant de cruauté. Un des cannibales qui l'escortaient s'en apercevant: Tu trembles, Bailly, lui cria-t-il avec une joie féroce. J'ai froid, répondit Bailly. La contenance de Bailly au milieu de ses bourreaux fut celle de Socrate devant ses juges, qui furent des bourreaux aussi.
Le citoyen Baudrais, à qui j'avais remis mon ouvrage, me le rendit quelques jours après. Il n'y avait rien trouvé que d'innocent, ce que je conçois: «Mais ce n'est pas assez, ajouta-t-il, qu'un ouvrage ne soit pas contre nous, il faut qu'il soit pour nous. L'esprit de votre opéra n'est pas républicain; les moeurs de vos personnages ne sont pas républicaines; le mot liberté! n'y est pas prononcé une seule fois. Il faut mettre votre opéra en harmonie avec nos institutions.»
Je ne savais comment m'y prendre pour satisfaire à cette exigence. S'il n'eût été question que de mes intérêts en cette affaire, j'eusse renoncé à être joué; mais cela eût porté un grave préjudice, aux intérêts de Méhul, qui avait fait sur mon poème une musique admirable; cela eût porté un grave préjudice aussi aux intérêts du public, qui se serait vu privé d'un chef-d'oeuvre.
Legouvé me tira d'embarras. À l'aide d'une dixaine de vers placés à propos, il amena dans mon drame le mot liberté assez souvent pour satisfaire aux exigences du citoyen Baudrais, et la représentation de Phrosine fut permise: on me fit observer cependant que tout auteur comme tout artiste devait payer sa contribution patriotique en monnaie frappée au coin de la république; que jusqu'à présent je n'avais pas satisfait à cette obligation, et que préalablement à la représentation de Phrosine, il me fallait, de concert avec Méhul, fournir à la scène un ouvrage républicain. Nouvel embarras. Je ne pouvais me résoudre à faire l'apologie de l'ordre ou plutôt du désordre présent, et Méhul n'était pas plus porté que moi à l'acte de complaisance où l'on voulait nous amener.
J'imaginai pour me conformer au temps, sans déroger à mes principes, de choisir dans l'histoire un sujet analogue à la position où la France se trouvait avec l'Europe coalisée contre elle, ce qui, abstraction faite des principes du gouvernement, me fournirait l'occasion de louer, dans le patriotisme d'un ancien peuple, celui qui animait les armées françaises. Les traits réels ou imaginaires attribués par la tradition à Mutius Scévola, à Horatius Coclès, me semblèrent de cette nature. Je les développai donc dans un acte lyrique dont Méhul composait la musique à mesure que j'en composai les paroles. Le tout fut l'affaire de dix-sept jours.
La musique de cet ouvrage est d'une extrême sévérité; c'est de la musique de fer, pour me servir de l'expression de son auteur qui, s'étudiant à caractériser dans ses compositions les moeurs du peuple qu'il faisait chanter, et l'époque où se passait l'action, avait porté cette fois un peu loin peut-être l'application d'un excellent système. Ainsi en jugèrent les oreilles du plus exigeant des républicains, les oreilles de David. Il est vrai que, loin d'aimer dans la musique le caractère qu'il donnait à la peinture, David n'aimait que la musique efféminée. Mais la musique italienne même lui aurait-elle plu adaptée à des vers de ma façon, à des vers écrits par une main qu'il voyait toujours revêtue de fleurs de lis?
Quoi qu'il en soit, la pièce historique fut comptée pour une pièce patriotique, et Horatius Coclès ouvrit à Phrosine l'accès du théâtre.