C'est en prêchant l'égalité que cet homme, qui ne pouvait pas souffrir d'égaux, s'éleva au-dessus des autres et se fit porter par le peuple à la toute-puissance. Jusqu'au moment où son ambition se manifesta tout entière, on avait incliné à croire que c'était à la liberté qu'il sacrifiait les hommes et les partis dont il provoquait la chute; on avait vu un effet de sa passion pour le bien public dans ce qui n'était que l'effet d'une jalousie dissimulée. Quelle apparence qu'un homme qui n'avait pas de besoins, qu'un homme qui dédaignait l'argent et les places, car il n'avait jamais voulu exercer le pouvoir proconsulaire, il n'avait jamais accepté une mission; quelle apparence, dis-je, qu'un homme si modeste dans ses goûts, si indifférent pour les jouissances de luxe, si simple dans ses habitudes privées, et à qui la famille du menuisier, dont la maison lui suffisait, tenait lieu de société intime, songeât à s'emparer de l'empire!
Tel fut pourtant, depuis l'ouverture de la Convention, le but constant de ses actions. Son âme aride n'eut qu'une passion, celle de la domination qu'il exerça tant qu'il n'eut pas l'air de la posséder, tant que, se contentant de la réalité, il n'en rechercha pas l'apparence, et qu'il perdit dès qu'il en affecta les dehors. Dominant par le comité de salut public, qu'il dominait comme Appius les décemvirs, après s'être servi de cette autorité collective pour abattre tous les obstacles qui se trouvaient entre lui et le pouvoir suprême, il ne s'occupait plus qu'à perdre ses agens en se séparant d'eux, en les désignant par sa retraite comme auteurs de tant de meurtres ordonnés dans son intérêt et à son instigation, espérant se faire absoudre de sa part de cruauté par la cessation des supplices qui signaleraient son arrivée à la dictature.
Cette conception prouve qu'il avait plus de malice que de génie. Ne devait-il pas tomber par la chute de la voûte dont il était la clef? Les pièces par lesquelles il devait faire condamner ses collègues ne devaient-elles pas aussi servir de base à sa condamnation?
Le public ne se laissa pas abuser par les bruits que Robespierre fit répandre. Sans lui tenir compte d'un changement de système qui ne provenait pas d'un changement de projet, il reconnut pour auteur de la tyrannie l'homme à qui elle devait profiter, l'homme qui voulait tuer ses complices pour s'emparer de leurs parts dans les produits de leur atroce association, pour jouir seul de la proie commune. Les imprécations universelles le poursuivirent jusque sur l'échafaud qu'il avait fait dresser pour les restes du parti de Danton, et où il fut poussé par eux, plus peut-être dans l'intérêt de leur propre conservation que dans celui de la vengeance de leur chef, dont s'accomplit ainsi la prédiction.
La plume ne peut donner qu'une idée imparfaite de ce qui se passa autour de ce misérable, depuis le tribunal, où son identité fut constatée, jusqu'à la place où il satisfit à la vindicte nationale. Dans cette route, déserte encore la veille au passage des condamnés, partout il rencontrait la foule qui, pour le voir, se pressait jusque sous les roues du tombereau, dont elle ralentissait la marche. Pas un regard qui ne le foudroyât, pas une bouche qui ne l'invectivât, pas un poing qui ne se levât pour le menacer. Les langues, si long-temps enchaînées, s'étaient déliées; la haine avait rompu ce silence que la terreur commandait depuis vingt mois: et comme chacun n'avait que peu de temps pour satisfaire à de si longs ressentimens, chacun s'empressait d'expectorer les malédictions amassées depuis si long-temps dans son coeur. Effroyable concert! Jamais on n'avait vu l'exemple d'une pareille unanimité: nulle voix ne s'élevait pour le plaindre; nul visage n'exprimait la compassion; et pourtant il était dans un pitoyable état! Un coup de pistolet lui avait fracassé la tête, et ne lui avait laissé de vie qu'autant qu'il en fallait pour souffrir, pour sentir la douleur de sa blessure et la terreur de son inévitable destinée. Isolé au milieu de son parti, il n'avait pas même les amis que donne le crime. Frappés du même coup que lui, ses complices n'avaient pas plus pitié de lui qu'il n'avait pitié d'eux.
Aussi féroce que tout le monde, j'en conviens, je courus au lieu de l'exécution, moins toutefois pour repaître mes yeux des souffrances de ce monstre que pour me convaincre par mes yeux de la mort de celui dont la vie menaçait celle de tout ce qui avait vie. J'y courais chercher la certitude qu'il ne s'était pas échappé comme la veille. Je l'eus. Un cri que la douleur lui arracha, quand on lui enleva l'appareil qui recouvrait sa blessure, interrompit pour la première et la dernière fois le silence qu'il gardait depuis vingt-quatre heures; et à l'instant, de la même place où j'avais vu disparaître Danton, je vis disparaître Robespierre.
Ce jour n'arrêta pas l'effusion du sang, mais de ce jour, du moins, le sang innocent cessa-t-il de couler. Avant la tête de Robespierre, plusieurs têtes étaient tombées, et entre autres celles de l'orgueilleux Saint-Just, du doucereux Couthon, de l'ignoble Henriot, et celle aussi de Robespierre jeune, qui, complice de sa révolte, ne l'avait pas été de sa tyrannie. L'exaspération publique était si grande en ce jour de vengeance, qu'un dévouement si généreux, quelque odieux qu'en fût l'objet, n'obtint pas même de la pitié.
Aucune circonstance, aucun incident ne donna d'ailleurs à l'exécution de Robespierre un caractère différent de celui qu'elle devait avoir. Danton s'ennoblit à ses derniers momens; Danton monta en héros sur les horribles tréteaux où l'avait conduit le crime; son courage en fit un théâtre. Ils ne furent qu'un échafaud pour Robespierre.
Le sentiment universel sur la fin de cet homme à jamais exécrable est assez bien exprimé dans cette naïve épitaphe:
Passant, ne pleure pas mon sort;
Si je vivais, tu serais mort.