Je montai chez Méhul, et, l'imagination pleine de ce que je venais de voir: «Tragédie bien commencée! j'en veux voir la fin, lui dis-je après avoir terminé en trois mots l'affaire qui m'amenait. Ce Danton joue véritablement bien son rôle. Nous sommes tous à la veille du jour qui va finir pour lui. Je veux apprendre à le bien passer aussi.—Utile étude», me dit Méhul qui voyait les choses du même oeil que moi, et qui m'eût accompagné s'il n'avait pas été en robe de chambre et en pantoufles.

Cependant la fatale voiture n'avait pas cessé de marcher; l'exécution commençait quand, après avoir traversé les Tuileries, j'arrivai à la grille qui ouvre sur la place Louis XV. De là je vis les condamnés, non pas monter, mais paraître tour à tour sur le fatal théâtre, pour disparaître aussitôt par l'effet du mouvement que leur imprimait la planche ou le lit sur lequel allait commencer pour eux l'éternel repos. Le reste de l'opération était masqué pour moi par les agens qui la dirigeaient. La chute accélérée du fer m'annonçait seule qu'elle se consommait, qu'elle était consommée.

Danton parut le dernier sur ce théâtre, inondé du sang de tous ses amis. Le jour tombait. Au pied de l'horrible statue dont la masse se détachait en silhouette colossale sur le ciel, je vis se dresser, comme une ombre du Dante, ce tribun qui, à demi éclairé par le soleil mourant, semblait autant sortir du tombeau que prêt à y entrer. Rien d'audacieux comme la contenance de cet athlète de la révolution; rien de formidable comme l'attitude de ce profil qui défiait la hache, comme l'expression de cette tête qui, prête à tomber, paraissait encore dicter des lois. Effroyable pantomime! le temps ne saurait l'effacer de ma mémoire. J'y trouvais toute l'expression du sentiment qui inspirait à Danton ses dernières paroles; paroles terribles que je ne pus entendre, mais qu'on se répétait en frémissant d'horreur et d'admiration. «N'oublie pas surtout, disait-il au bourreau avec l'accent d'un Gracque, n'oublie pas de montrer ma tête au peuple; elle est bonne à voir.»

Au pied de l'échafaud il avait dit un autre mot digne d'être recueilli, parce qu'il caractérise et la circonstance qui l'inspira, et l'homme qui l'a prononcé. Les mains liées derrière le dos, Danton attendait son tour au pied de l'échelle, quand y fut amené son ami Lacroix, dont le tour était venu. Comme ils s'élançaient l'un vers l'autre pour se donner le baiser d'adieu, un gendarme, leur enviant cette douloureuse consolation, se jette entre eux et les sépare brutalement. «Tu n'empêcheras pas du moins nos têtes de se baiser dans le panier», lui dit Danton avec un sourire affreux.

Danton, je l'ai dit, périt par suite d'une sécurité plus justifiée par la raison que par la politique. Averti des projets de Robespierre contre lui: «Robespierre ne me tuera pas, répondit-il, Robespierre sait trop bien qu'il ne pourrait m'envoyer à l'échafaud sans prouver qu'il y peut être envoyé lui-même.» Se reposant sur cette idée, il se rendormit dans la paresse et dans les plaisirs.

Avec Danton tombèrent des hommes plus regrettables que lui; aux noms de Camille Desmoulins et de Fabre d'Églantine, à qui la postérité peut accorder des regrets, il faut joindre celui de Philipeaux. Philipeaux, comme Camille, fut puni pour avoir révélé les crimes du gouvernement, pour avoir provoqué par une courageuse dénonciation le châtiment dont furent frappés plus tard les bourreaux de la France et les siens.

Danton n'avait que trop participé à ces crimes. Ministre de la justice à l'époque des massacres de septembre (c'était déjà un crime que d'exercer en des temps pareils une pareille magistrature), il avait répondu en présence d'un de mes amis, à quelqu'un qui le pressait d'user de son autorité pour arrêter l'effusion du sang: N'est-il pas temps que le peuple prenne enfin sa revanche? Mais encore la soif du sang n'était-elle pas continuelle en lui. C'était un lion qui, pressé par la faim, avait déchiré sa proie, mais non pas un tigre comme Robespierre, qui même sans appétit aimait à voir le sang couler.

Je n'ai jamais eu de rapports directs avec l'un ni avec l'autre. Une seule fois pourtant j'ai rencontré Danton, mais je n'eus pas à m'en plaindre. C'était au balcon du Théâtre-Français. Il assistait à je ne sais quelle pièce, et l'écoutait attentivement. Placé derrière lui, je m'occupais peu du spectacle, et suivant l'habitude de tant d'étourdis, je jasais assez haut avec un de mes voisins. Danton, que cette conversation amusait moins probablement qu'une bonne scène, se retournant sans humeur: «M. Arnault, me dit-il, permettez-moi d'écouter comme si on jouait une de vos pièces.—C'est Danton,» me dit mon interlocuteur. Je ne me savais pas connu de Danton, que je ne connaissais pas. Ce n'est pas sans quelque surprise que je m'entendis interpeller si gracieusement par un homme que je ne croyais rien moins que gracieux.

Bientôt, ou plus tôt bien tard, car plusieurs mois s'écoulèrent entre la prédiction de Danton et son accomplissement, arriva pour Robespierre le jour de la justice, jour appelé par les voeux de tout ce qui vivait. Pour faire connaître à quel point ce misérable méritait l'exécration publique, il suffit d'esquisser son portrait.

Doué du coeur le plus sec que la nature ait jamais formé, plus pervers que corrompu, plus cruel que violent, impassible en apparence, mais en réalité insatiable de pouvoir; envieux de tout mérite, impatient de toute supériorité, ambitieux de toute distinction, haineux, dissimulé, implacable, dominé par l'égoïsme le plus étroit, prenant pour vertu une sobriété qui n'était en lui que l'effet de son organisation, son caractère différait de celui de Danton de toute la différence de leur tempérament.