Doué d'une constitution athlétique et du tempérament le plus robuste, Danton était insatiable de volupté. C'était pour satisfaire ses sens toujours exigeans, c'était pour assouvir ses appétits toujours renaissans, qu'il ambitionnait l'argent qui donne le pouvoir, et le pouvoir qui donne l'argent. Ayant passé sa jeunesse dans une condition plus que médiocre, il avait faim de tout ce que peut donner la fortune, et tous les moyens lui paraissant bon pour obtenir ce bien qui représente tous les biens, il se fit démagogue. Le désordre, la confusion, le renversement de l'organisation sociale, pouvaient seuls le porter au premier rang, si loin duquel sa naissance l'avait placé; il les provoqua de toute son activité, poursuivant son but à travers les pillages du 10 août, à travers les massacres du 2 septembre, comme un conquérant court à la gloire à travers les provinces dévastées, à travers les murs en cendre et les campagnes jonchées de cadavres.

Mais, une fois arrivé à ce but, une fois gorgé de plaisirs et d'argent, Danton se serait arrêté volontiers pour jouir de sa fortune, et aussi pour jouir du repos; car il était naturellement indolent. Satisfait de n'être pas dominé dans une république dont il eût été le plus puissant personnage, il aurait facilement consenti à maintenir entre ses collègues et lui les apparences de l'égalité, préférant la suprématie du tribun à l'omnipotence du dictateur. Plus violent que cruel, il avait recouru accidentellement à la proscription, comme on recourt à une bataille; mais, la victoire gagnée, répugnant à prolonger le carnage, il laissait entrevoir que le système du comité de salut public le fatiguait, et qu'il improuvait dans ses rigueurs tout ce qui était de prévention, et conséquemment les institutions inquisitoriales sur lesquelles s'appuyait ce gouvernement atroce. Il s'ensuivit qu'il commençait à passer pour humain, parce qu'il était las d'être aussi féroce que ses compétiteurs. Bon vivant d'ailleurs, admettant ses complices au partage de ses plaisirs, il s'était fait des amis par son goût effréné pour toute sorte de débauches; et le dévouement que l'honnête homme n'obtient pas toujours par ses vertus, il l'avait obtenu d'une partie de ses collègues par ses vices. Le public espérait presque en lui quand il fut traduit au tribunal révolutionnaire, tribunal, soit dit en passant, institué sur sa proposition.

Son ami Camille Desmoulins y fut traduit avec lui. Le crime de celui-là était d'avoir publié, sous le titre du Vieux CORDELIER, ainsi se nommait le club dont lui et Danton avaient fait partie, une suite de brochures où le régime de la terreur était attaqué avec un talent et un courage remarquables. On en avait conclu que ce régime tirait à sa fin. L'arrestation de Danton et de Camille dissipèrent cette illusion, et furent presque une calamité publique.

Danton acheva de se concilier l'intérêt général par le caractère qu'il développa devant ses juges, par la fierté de son attitude, par la hauteur de ses réponses.

Dès qu'un prévenu est sur le banc des accusés, on oublie assez volontiers la cause qui l'y amène, on n'y voit plus qu'un malheureux sous le couteau, qu'un homme qui défend sa vie. Dans ce combat de la faiblesse contre la puissance, on aime à le voir s'élever, par la force de son âme, au-dessus des magistrats armés de toute la force de la loi. À plus forte raison ces sentimens s'emparent-ils de nous lorsque c'est avec des juges odieux, lorsque c'est avec un tribunal exécré que s'engage cette lutte héroïque. L'accusé devient alors le représentant de la société tout entière, ce sont ses propres sentimens qu'elle applaudit dans les réponses par lesquelles il foudroie ces assassins de la société, par lesquelles il exprime l'horreur et le mépris que son coeur lui inspire, et qui semblent s'exhaler de tous les coeurs.

Les feuilles du temps ont conservé les réponses quelque peu emphatiques que Danton fit à ses juges quand il daigna leur répondre. Je ne les répéterai pas; mais je crois devoir consigner ici certains traits qui lui échappèrent au moment du supplice, et circulèrent aussitôt dans la foule qui les recueillait avec avidité.

Comme Montfaucon, qui fut accroché aux fourches qu'il avait fait élever non pour lui; comme Hugues Aubriot, qui fut enfermé dans cette Bastille qu'il avait fait construire pour y enfermer les autres, quand Danton eut été condamné à mort par le tribunal qu'il avait institué, la foule se porta sur la place pour repaître ses yeux de l'horrible spectacle que les crieurs publics lui promettaient.

Je me rendais chez Méhul, qui demeurait alors rue de la Monnaie, quand je rencontrai dans la rue Saint-Honoré la charrette dans laquelle ce héros révolutionnaire présidait pour la dernière fois son parti frappé dans ses chefs. Il était calme, entre Camille Desmoulins, qu'il écoutait, et Fabre d'Églantine, qui n'écoutait personne. Camille parlait avec beaucoup de chaleur, et se démenait tellement, que ses habits détachés laissaient voir à nu son col et ses épaules, que le fer allait séparer. Jamais la vie ne s'était manifestée en lui par plus d'activité. Quant à Fabre, immobile sous le poids de son malheur, accablé par le sentiment du présent et peut-être aussi par le souvenir du passé, il n'existait déjà plus. Camille qui, en coopérant à la révolution, avait cru coopérer à une bonne oeuvre, jouissait encore de son illusion; il se croyait sur le chemin du martyre. Faisant allusion à ses derniers écrits: «Mon crime est d'avoir versé des larmes!» criait-il à la foule. Il était fier de sa condamnation. Honteux de la sienne, Fabre, qui avait été poussé dans les excès révolutionnaires par des intérêts moins généreux, était atterré par la conscience de la vérité: il ne voyait qu'un supplice au bout du peu de chemin qui lui restait à parcourir.

Une autre physionomie attira aussi mon attention dans cette charretée de réprouvés, ce fut celle de Héraut de Séchelles. La tranquillité qui régnait sur la belle figure de cet ancien avocat-général était d'une autre nature que la tranquillité de Danton, dont le visage offrait une caricature de celui de Socrate. Le calme de Héraut était celui de l'indifférence; le calme de Danton celui du dédain. La pâleur ne siégeait pas sur le front de ce dernier; mais celui de l'autre était coloré d'une teinte si ardente, qu'il avait moins l'air d'aller à l'échafaud que de revenir d'un banquet. Héraut de Séchelles paraissait enfin détaché de la vie, dont il avait acheté la conservation par tant de lâchetés, par tant d'atrocités. L'aspect de cet égoïste étonnait tout le monde: chacun se demandait son nom avec intérêt, et dès qu'il était nommé il n'intéressait plus personne.

Une anecdote. Quelques semaines avant ce jour si terrible pour lui, sur la route qu'il suivait si douloureusement, Héraut avait rencontré dans cette charrette où il devait monter, Hébert, Clootz et Ronsin qu'elle menait où il est allé. «C'est par hasard que je me suis trouvé sur leur passage, disait-il à la personne de qui je tiens ce fait; je ne courais pas après ce spectacle, mais je ne suis pas fâché de l'avoir rencontré; cela rafraîchit