Eh! que pouvait respecter la hache, après s'être abreuvée du sang des femmes? La beauté, les grâces, la bonté, la dignité, tout ce que les hommes honorent, tout ce qu'ils adorent, avait-il écarté de Marie-Antoinette le coup dont Louis XVI avait été frappé?

Les erreurs de la politique peuvent jusqu'à un certain point expliquer la mort du roi. On crut frapper en lui la royauté. Mais qui frappait-on dans la reine? Était-ce pour attirer sur la France la haine de toutes les familles régnantes de l'Europe qu'on répandait ce sang, auquel le sang de toutes les familles régnantes de l'Europe était mêlé?

Cette femme, que j'avais vue si belle de majesté et de bonheur à Versailles, où elle effaçait par son éclat celui de la plus brillante de toutes les cours; où elle réfléchissait la royauté dans toute sa splendeur, la jeunesse dans toute sa magie; cette femme dont la nature avait fait une grâce, la fortune une reine, l'enthousiasme une divinité, et dont la rage révolutionnaire faisait une héroïne, je la revis le 16 octobre 1793, veuve du roi et de la royauté, vêtue d'habits d'emprunt, sous lesquels ses bras étaient garrottés, je la revis, mais traînée dans une charrette à la place encore teinte du sang d'Henri IV et de saint Louis.

C'est en traversant une rue qui de la Halle aboutit à la rue de la
Féronnerie, que j'aperçus de loin ce douloureux spectacle, après lequel
je ne songeais certes pas à courir. Une demi-heure après, le sang de
Marie-Thérèse aussi coulait à la place de la Révolution.

La faux révolutionnaire finit même par frapper à tort et à travers au milieu de la multitude, comme la mitraille au milieu d'une armée, comme la peste ou le fléau régnant aujourd'hui[8] au milieu de la génération. On parle des trente-deux prisons de Paris dans lesquelles étaient évacuées toutes les prisons de la France, et qui ne s'évacuaient que pour alimenter l'échafaud. Il y avait alors, dit-on, mille, dix mille, cent mille prisons en France. Il n'y en avait qu'une, c'était la France entière. Les gens qui se croyaient libres n'étaient pas plus à l'abri du coup mortel que ceux qui l'attendaient dans les cachots. Il n'était plus nécessaire d'y passer pour monter au tribunal révolutionnaire; maint honnête homme est allé de plein saut de son domicile au supplice, ne s'arrêtant devant les juges que le temps suffisant pour entendre son arrêt.

La différence des conditions n'en apportait pas plus sous ce rapport que sous les autres dans les chances de longévité. Indifféremment choisis pour la mort, le cocher de fiacre, le duc et pair, la grisette, la princesse y étaient conduits dans le même tombereau, où l'égalité régnait comme dans la barque à Charon; où les gens des moeurs les plus différentes, où les partisans des opinions les plus opposées se trouvèrent réunis, où l'irréprochable Elisabeth fut traînée avec une fille de joie, où d'Esprémesnil se rencontra avec Chappelier.

Pas de repos pour l'instrument du meurtre. Le 21 janvier 1794, jour de divertissement (c'était l'anniversaire de la mort de Louis XVI), on lui donna toutes les effigies des rois à décapiter, sans préjudice du courant. Un sang nouveau inondait chaque jour la place où il régnait. Un jour pourtant, jour de la fête à l'Être-Suprême, il se reposa. Dirai-je quel reproche des animaux firent aux hommes ce jour-là? Quand les douze boeufs qui promenaient je ne sais quelle déesse dont Robespierre suivait le char, approchèrent de cette place imprégnée de meurtre; bien qu'elle eût été lavée, bien qu'elle fût recouverte d'un sable épais, ils s'arrêtèrent paralysés d'horreur, et ce n'est qu'à coups d'aiguillon qu'on les força de passer outre. Cela donna à penser au peuple, multitude oublieuse et imprévoyante, qui se divertissait entre la boucherie de la veille et la boucherie du lendemain.

Les factions aussi couraient expirer, poussées les unes par les autres, à cet horrible but qu'elles semblaient impatientes d'atteindre, et dont elles se frayaient la route en l'ouvrant à leurs rivales. Après les girondins y vinrent les dantonistes, et après ceux-ci les robespierristes. En frappant Danton, leur chef avait prouvé qu'aucune tête n'était invulnérable.

Je ne puis supporter la vue du sang, la vue d'un animal luttant contre la mort; j'ai dit quelle circonstance avait contribué à exagérer en moi l'horreur que la nature nous donne pour de tels spectacles. Je franchissais donc de toute la vitesse de mes jambes la place de la Révolution, quand le hasard m'y conduisait à l'heure où des cannibales amenaient l'offrande journalière à l'horrible simulacre qui, sous les attributs de la liberté, siégeait sur le socle où naguère s'élevait encore la statue de Louis XV, à l'heure où ils sacrifiaient à cette effroyable idole qui, comme la déesse de Tauride, se repaissait de victimes humaines. Deux fois pourtant j'assistai volontairement à ces hideuses hécatombes. J'ai vu, je vois Danton et Robespierre monter successivement à cet échafaud au pied duquel deux sentimens très-opposés me conduisirent à leur occasion.

Pour concevoir ma curiosité, il faut connaître les circonstances qui amenèrent la mort de ces deux hommes. L'immortalité du crime est assurée à l'un et à l'autre; elle est due à la fureur avec laquelle ils poursuivirent l'un et l'autre la domination, à laquelle ils aspirèrent toutefois dans un but différent, effet de la différence établie entre eux par leur organisation respective.