Cette pièce, dont le plan n'est pas exempt de défauts[6], les rachète par de nombreuses beautés de détail. Le rôle de Lucain, qui n'est peut-être pas assez engagé dans l'action, est rempli de fort beaux vers. Ce métromane tragique met au nombre de ses griefs contre Néron l'ennui que lui causent les vers de cet empereur. Si ce sentiment n'est pas tout-à-fait héroïque, du moins n'en est-il pas ainsi du style dans lequel il est exprimé. Ce style, qui s'élève jusqu'au ton de l'épopée, n'en est que plus naturel dans l'auteur de la Pharsale.
«Néron, disait Champfort, vit un peu là sur sa réputation. En butte à un complot ourdi par les compagnons de ses plaisirs, par les complices de ses débauches, il y est presque intéressant.» Soit; mais dans sa scène avec Épicharis, au quatrième acte, ne le retrouve-t-on pas tout entier, et les conjurés ne sont-ils pas justifiés par les développemens de ce caractère non moins fourbe que cruel? Ce quatrième acte est fort beau; mais un acte plus beau encore, c'est le cinquième.
Néron seul remplit cet acte sans action, mais non pas sans mouvement. Proscrit par le sénat, renié par l'armée, abandonné de sa cour, abandonné du monde entier, excepté d'un seul esclave, il n'a pour refuge qu'un cloaque, où tremblant et pleurant, il se cache aux exécuteurs de la sentence portée contre lui; et de son sort dépend encore celui de la terre. Qu'il est beau ce long monologue où, mettant à nu ce coeur de tigre, le poëte nous le montre si féroce dans ses espérances, si lâche dans son désespoir, suivant que, sur la foi des bruits contradictoires, il se croit ressaisi du sceptre impérial, ou se voit tombant sous les fouets infâmes par lesquels il doit expirer! Au spectacle de ses longues angoisses et au tableau de sa lente et douloureuse agonie, on s'apitoyait presque sur lui; mais bientôt c'est pour l'univers que l'on tremble, quand, se croyant sauvé, et ne rêvant déjà plus que vengeance, le monstre s'écrie dans ses illusions:
Que d'échafauds dressés vont payer mes douleurs!
Il faut une victime à chacun de mes pleurs!
Rappellerai-je à cette occasion que des critiques trouvèrent une faute dans ce dernier vers? On compte des larmes et l'on ne compte pas des pleurs, disaient-ils. C'est donc une faute que l'on admire dans ce passage de Bossuet: «Là commencera ce pleur éternel, là ce grincement de dents qui n'aura pas de fin[7].» Dieu veuille enrichir notre littérature de beaucoup de fautes pareilles!
C'est lorsque la tyrannie de Robespierre était arrivée au plus haut degré où puisse arriver la tyrannie, que cette pièce, ardente de l'amour de la liberté, fut applaudie avec le plus de transport. Aussi les amis du tyran prirent-ils ombrage de cette manifestation des sentimens du peuple. «Ne faudrait-il pas arrêter cet ouvrage, lui dit un jour Couthon?—Quand le moment sera venu, nous arrêterons l'ouvrage et l'auteur,» répondit Robespierre.
L'ouvrage et l'auteur ont vécu plus que lui; et chose singulière, le 9 thermidor, au moment où ce misérable tombait dans une situation pareille à celle où expira Néron; au moment où il éprouvait déjà en réalité, sous les verrous du Luxembourg, les tortures qu'au théâtre infligeait à Néron l'imagination du poëte, on jouait Épicharis.
CHAPITRE V.
La terreur, les terroristes.—Marie-Antoinette.—Apparent diræ facies.—Danton, Robespierre, etc.
L'effroyable régime, si justement caractérisé par le nom de terreur, avait cependant envahi toute la France, augmentant chaque jour de fureur et d'intensité. Résolus de régénérer la société, c'est dans le sang que ses exécrables réformateurs la retrempaient. D'abord ils avaient proscrit ceux qui les haïssaient. Ils en vinrent bientôt à proscrire ceux qui devaient les haïr, ceux qui par suite de leur position antérieure devaient détester un système qui les avait dépouillés de leur pouvoir, de leur crédit et de leur fortune. Des individus on passa aux masses. Les membres de l'Assemblée constituante, les parlemens, les fermiers généraux montèrent à l'échafaud que Louis XVI avait consacré de son sang, et que sanctifia aussi le sang de Malesherbes. Les membres les plus obscurs de ces compagnies ne furent pas plus épargnés que les plus illustres. Si leur crime n'était pas d'avoir mené, leur crime était de s'être laissé mener; leur crime était d'avoir fait partie de telle ou telle corporation, sans même avoir pris part à ses actes, sans même y avoir siégé; crime irrémissible, puisqu'il ne fut pas pardonné au génie, puisqu'il ne fut pas même pardonné à Lavoisier. Sa tête, d'où était sortie une science nouvelle, sa tête, pleine encore de nouvelles découvertes, sa tête dont l'intérêt public réclamait à tant de titres la conservation, ne fut pas épargnée!