Comme Méhul me parlait encore de ces faits, Chénier entra. L'expression de sa figure me fit pitié; elle me disait tout ce que sa fierté me taisait: elle me disait que cet homme qu'on croyait si puissant n'avait que l'existence d'un suppliant, et qu'il était accablé de dédains plus réels que ceux qu'on l'accusait de prodiguer aux autres; elle me disait que son coeur, tourmenté par d'éternelles terreurs, était aussi torturé par le désespoir.
Tant que dura cette longue angoisse, qui ne cessa que par le coup mortel qu'André reçut la veille même du jour où la hache équitable enfin fit tomber la tête de Robespierre, Chénier revenait tous les jours rendre compte à Méhul de ses inutiles démarches, et chercher auprès du piano de ce grand maître de nouvelles consolations. J'intervenais souvent dans ces tête-à-tête. Comme j'étais censé ignorer ses douleurs, Chénier me cachait ses larmes; mais je voyais au fond de ses yeux celles que refoulait ma présence, et qui n'attendaient que mon départ pour s'échapper.
Dès lors cessa l'aversion que j'avais ressentie jusque-là pour lui. Je ne trouvai plus dans mon coeur, en dépit de mes préventions, qu'un intérêt irrésistible pour un homme frappé d'une infortune si terrible et si complète; et dès ce moment s'établirent insensiblement les rapports qui servirent de base à notre amitié.
Qu'on juge d'après cela si, bien que cette amitié n'existât pas encore, j'ai pu entendre et lire sans en être indigné les atroces imputations dont un parti impitoyable, celui que représentait dès lors la Quotidienne, accabla Chénier, dont il regardait l'inflexible républicanisme comme un des obstacles les plus puissans qui s'opposassent à ses projets. J'ai dit ailleurs[5] comment un homme perfide avec gaieté, et cruel avec grâce, se plaisait à justifier cette calomnie, où il ne voyait qu'une espièglerie politique. Je renvoie le lecteur à la notice que j'ai faite sur Chénier qui, ainsi que je l'ai dit aussi, est encore plus entièrement justifié par l'affection de sa mère que par le témoignage que je m'honore de lui rendre encore une fois.
Phrosine et Mélidore me mit en rapport avec un être charmant. Je veux parler de Rose Renaud, un des rossignols de cette couvée qui brilla un moment sur le théâtre de l'Opéra-Comique, qu'elle abandonna bientôt pour vivre en bonne mère de famille avec un homme qui, en lui donnant son nom, l'associa à sa détresse et croyait l'associer à sa fortune.
Rose, qu'elle pardonne à un vieil ami de la désigner ainsi, Rose était jolie comme un ange et candide comme une jeune fille. Je ne sais si elle avait de l'esprit et du goût, mais je sais que tout ce qu'elle disait me ravissait, que tout ce qu'elle admirait m'enchantait; je n'étais pas amoureux d'elle, et cependant il n'y a pas de figure sur laquelle mes yeux se soient reposés avec plus de plaisir, pas de voix que j'aie entendue avec plus de délices; quelquefois même il m'est arrivé de donner involontairement son nom à une personne que j'aimais plus qu'elle.
Sensible autant que moi aux grands effets de l'harmonie, la musique de Méhul la transportait d'enthousiasme. La première fois qu'elle entendit le duo d'Euphrosine, le duo gardez-vous de la jalousie, dans son transport elle brisa son éventail. Si Rose eût été capable d'aimer une autre personne que le père de son enfant, elle eût aimé Méhul, chose que j'eusse trouvée toute naturelle, ce qui me prouve bien que je n'étais pas amoureux d'elle. Elle raffolait de la musique de Mélidore. Cette conformité de goûts, cette analogie de sentimens devinrent les liens d'une société intime dont Hoffman, sur qui Rose étendait aussi son empire, faisait le complément. Que d'heures délicieuses Hoffman, Méhul et moi, nous avons passées ensemble auprès de cette créature enchanteresse, qui ne semblait satisfaite qu'autant que nous étions tous trois auprès d'elle, et près de qui nous ne semblions nous plaire qu'autant que nous étions auprès d'elle tous les trois! À quoi cela tenait-il? Jamais Hoffman ne fut plus piquant, plus original, plus fécond en saillies que dans ces réunions où Méhul contrastait avec lui par sa haute raison et par sa mélancolie. Quant à moi, j'écoutais en regardant, ou je regardais en écoutant.
Le jour où la France eut l'air de se réconcilier avec le sens commun, le jour de la fête, non pas à la Raison, mais à l'Être-Suprême, nous dînâmes ensemble chez Méot en sortant des Tuileries, où Robespierre s'était si imprudemment signalé à l'attention publique comme chef du sénat, comme souverain pontife, comme dictateur enfin, assumant ainsi la responsabilité de tout ce qui se faisait. Son élévation nous présagea sa chute. Nous nous la prédîmes réciproquement; nous la tînmes pour certaine: dès lors il nous parut hors de la loi, par cela qu'il se montrait au-dessus de la loi, par cela qu'il affectait l'empire. Deux mois après, en effet, Robespierre n'était plus. Cela prouve que nos conversations, dans lesquelles régnait le plus parfait accord, n'étaient pas toutes futiles.
Depuis ce jour je n'ai pas revu Rose. Le lendemain, seule avec l'enfant qu'elle nourrissait, elle partit pour aller rejoindre son mari. Mais les grâces de sa figure, mais le charme de son caractère, mais ce mélange de finesse, de naïveté et de bonté dont se composait un des ensembles les plus aimables qu'on puisse imaginer, tout cela m'est encore présent comme un rêve de la nuit dernière, bien que quarante ans se soient écoulés entre l'époque dont je parle et celle où j'écris. Si Rose existe encore, puisse ce souvenir éveiller doucement en elle celui du seul des amis qui survive à ceux qu'elle lui préférait, et c'était juste!
Le second Théâtre-Français, ou si l'on veut le Théâtre de la République, resté maître de la scène tragique depuis la clôture du théâtre des Comédiens ordinaires du Roi, représentait cependant avec un succès soutenu une nouvelle tragédie de Legouvé, Épicharis.