À cette horrible époque plus d'un auteur paya son tribut à l'idole du jour: Robespierre eut des panégyristes; Marat lui-même trouva des pindares. Je ne sacrifiai pas aux autels de Moloch, je n'encensai ni lui ni ses rivaux, qui, pour être moins cyniques en cruauté, n'en étaient pas plus humains.

Convaincu que toute tête qui s'élevait au-dessus des autres, si peu que ce fut, devait tomber tôt ou tard sous l'infatigable faux qui nivelait tout en France, et que ma tête même finirait par se trouver dans sa direction; pensant qu'il fallait me montrer digne de l'effroyable honneur qui me menaçait, en le provoquant par un service rendu à la société, je travaillais, ainsi que je l'ai dit, à ma tragédie de Cincinnatus. À mesure que le personnage de Robespierre se déployait, les ressources que j'avais entrevues dans mon sujet s'augmentaient, et je trouvais des traits nouveaux pour peindre ces tartufes politiques qui se font porter au pouvoir par le peuple qu'ils flattent pour le séduire, qu'ils affectent de servir pour parvenir à le dominer.

Je ne compose jamais en vers qu'en me promenant. Cette occupation m'absorbait tout entier, soit dans les courses que je faisais journellement dans Paris, soit dans mes voyages à Saint-Germain, où je n'allais plus qu'à pied, et d'où je rapportais toujours quelque nouvelle scène. Pendant quatre ans je n'ai guère eu d'autre cabinet de travail que l'allée de Neuilly, la plaine de Nanterre et le bois du Vezinet.

Puisque je fais de nouveau le voyage de Saint-Germain, qu'on me permette de parler un moment d'un homme que j'y voyais souvent; il a obtenu dans son temps assez de célébrité pour qu'on lui accorde aujourd'hui un moment d'attention; c'est Caillot.

Ce nom, qui était connu de tout le monde à une époque où le monde ne s'occupait guère que du théâtre, n'est guère connu que des amateurs de théâtre depuis que des intérêts plus graves occupent l'attention publique. Il est probable pourtant que sa mémoire se perpétuera par un effet même du talent auquel il a dû sa réputation. On désigne encore à l'Opéra-Comique, par le nom de Caillot, l'emploi dans lequel cet acteur excellait par sa franchise et par sa rondeur, par ce naturel exquis que Michot a fait revivre au Théâtre-Français où il n'est pas remplacé. Rien de communicatif comme la gaieté dont le visage de Caillot resplendissait, si ce n'est la sensibilité qui l'animait en scène, bien entendu, car hors de là, si bonhomme qu'il fut, la sensibilité n'était pas son fort; d'ailleurs, bon vivant, convive aimable, chasseur passionné, et le plus joyeux chanteur que j'aie entendu, moi qui ai entendu Désaugiers.

Après avoir joui pendant sa jeunesse de tous les succès qu'on peut obtenir dans sa profession, dès qu'il eut atteint l'âge mûr, il se retira du théâtre. En cela il fit preuve de bon sens. Il se sauva du malheur de survivre à son talent, du malheur de se dégrader, soit en consentant à descendre à des emplois inférieurs à celui qu'il avait si bien rempli, soit en s'exposant, s'il le conservait, à se montrer inférieur à lui-même. Marié depuis à une femme jolie, spirituelle et aimable, il vivait en bon père de famille à Saint-Germain, dans le voisinage duquel il possédait une jolie maison de campagne, et où il avait rempli les fonctions de maire.

Je n'ai jamais vu Caillot en scène; mais ce qu'il était dans nos soupers me fait concevoir la nature et l'étendue de ses succès. Sa qualité dominante n'était pas l'esprit, mais l'intelligence, qui lui faisait saisir avec une justesse extraordinaire l'esprit des autres. Très-différent de certains comédiens, de Dugazon par exemple, il n'ajoutait rien à ce que l'auteur avait voulu dire, mais il ne laissait rien perdre de ce que l'auteur avait dit. Doué d'ailleurs d'une physionomie des plus heureuses et d'une belle voix, il débitait et jouait avec un naturel admirable ce qu'il sentait avec vérité. Il était dans l'opéra-comique ce qu'était Préville dans la comédie; ce que ne sera jamais un acteur prétentieux.

Quand il était au théâtre, malgré les préjugés régnant, il était admis dans la meilleure société; il en fut recherché après sa retraite, et cela se conçoit; il y apportait une inaltérable gaieté. Personne n'a chanté plus heureusement les chansons de table, personne n'a porté dans sa tête un répertoire de chansons plus complet. Collé, Panard, Vadé, l'abbé de Voisnon, l'abbé de l'Attaignant même, étaient partout à sa disposition. Que de fois nous a-t-il fait oublier les heures fatales dont se composaient alors chaque journée! que de fois nous a-t-il fait oublier nos terreurs et même nos douleurs!

Comme il avait peu ressenti les effets du système en vigueur, philosophe plutôt que philanthrope, sans approuver ce qui se passait, il s'inquiétait médiocrement d'une éruption qui ne le menaçait pas. Il était, je le répète, moins sensible que bon.

C'était, on peut donner ce nom à un égoïste, un philosophe pratique. Jean Jacques avec qui il était lié, et qui mieux que personne appréciait un talent si naturel, lui voyant un couteau de chasse fort richement monté, et lui témoignant sa surprise de ce qu'un homme raisonnable avait acheté un ustensile aussi cher, quand il pouvait en avoir un aussi bon, à si bon marché: «Je ne l'ai pas acheté, lui répondit Caillot; je l'ai accepté du prince de Conti.—Vous acceptez donc des cadeaux d'un prince? vous que je croyais philosophe! Je n'en accepte pas, moi.—Et moi, je fais le contraire. Vous êtes un philosophe qui refuse; je suis un philosophe qui accepte.»