Mais revenons à Cincinnatus. Ce drame, qui fait une allusion continuelle à la politique de Robespierre, n'était pas encore achevé quand la mort de ce tyran dénoua si tragiquement le drame qu'il jouait en réalité. C'est sous ce rapport seulement que cette catastrophe me causa quelque contrariété. Que ne me serait-il pas arrivé pourtant si, lui régnant, cette pièce avait été présentée à un théâtre où il avait de chauds partisans? Je le répète dans toute la sincérité de mon coeur, c'est ce qui m'inquiétait le moins. D'Avrigny, Legouvé, Méhul et Hoffman, à qui j'en récitai le second acte dans les premiers jours de thermidor, furent étonnés de l'audace de mon intention. «Cette pièce vous perdra si le monstre ne se perd pas avant vous, me dirent-ils unanimement;—mais continuez, vous n'arriverez pas au dénouement avant lui, si vite que vous alliez,» ajouta Hoffman en bégayant.
C'était un homme à part qu'Hoffman. J'ai connu peu d'hommes aussi spirituels; plus spirituels, aucun. Également remarquable par l'originalité de ses idées et par l'originalité de l'expression dont il revêtait les idées d'autrui, en disant même ce qu'il empruntait, il ne disait rien que de neuf. Rien d'aussi piquant que sa conversation, si ce n'est les articles qu'il dispersa long-temps dans différens journaux, et que, dans les dernières années de sa vie, il ne plaça plus que dans le Journal des Débats[10]. Je ne crois pas que, depuis Voltaire, on ait écrit rien de supérieur en critique ou en satire; car ses articles sur la littérature et sur la philosophie participent de ces deux caractères. Il unissait à l'esprit le plus délié la raison la plus solide, et à tout cela l'instruction la plus étendue. Personne n'apportait dans la discussion une dialectique plus subtile et plus serrée; personne non plus ne prêtait à des argumens plus puissans des formes plus mordantes, plus incisives. L'ironie était son arme familière. Les gens qu'il en a frappés, si invulnérables qu'ils se croient, en gardent tous des cicatrices plus ou moins profondes.
Je n'ai pas connu de caractère plus indépendant. Toute tyrannie lui était insupportable, toute sujétion même. C'est pour cela que, sous tous les régimes, il fut de l'opposition, passant pour royaliste sous la république, et pour républicain sous la monarchie, parce qu'il était ennemi de tous les excès. Il admira long-temps Napoléon sans l'aimer, et quelque temps il aima Louis XVIII sans l'admirer, mais prêt à le faire si ce prince justifiait les espérances qu'il avait fondées sur lui. Désabusé dès la première restauration, avant la seconde il était dans l'opposition. «Avant de régner, me disait-il, Louis XVIII était sage et Napoléon aussi; dès qu'ils ont porté la couronne, tout a changé. Il semblerait qu'il suffise qu'elle touche une tête pour qu'elle soit frappée de démence.»
La franchise était une de ses qualités dominantes, comme on en peut juger par ce propos. En aucun temps, aucune considération n'a pu l'astreindre à dissimuler ou à déguiser ses opinions; aucune, pas même la crainte de la mort. En 1793, pendant que la terreur enchaînait toutes les langues, la sienne, se donnant plus de liberté que jamais, criblait sans relâche de sarcasmes les puissans du jour; et ce n'était pas dans une société intime et sous la protection de portes bien fermées, mais au foyer de la Comédie, mais devant l'auditoire que lui donnait le hasard, qu'il leur livrait cette guerre qui faisait trembler pour lui tout le monde, excepté lui. Son imprudence le sauva. «Tu n'es pas un conspirateur, toi, lui disait un jour je ne sais quel jacobin qu'il persiflait; les gens qui se cachent sont les seuls que nous redoutions, c'est eux que nous cherchons. Quant à toi, nous sommes sûrs de te trouver quand nous voudrons te prendre, et de te trouver déclamant contre nous à la Comédie.»
Ils songeaient à le vouloir, et Hoffman, qui en avait été averti, ne venait plus depuis quelques jours à la Comédie, quand leur mort prévint la sienne.
Hoffman avait quelque difficulté à s'énoncer; il bégayait. Cela tenait, je crois, à ce que l'activité de sa langue ne répondait pas à la rapidité avec laquelle se succédaient ses pensées. Il s'ensuivait que, dans cet encombrement d'idées, les mots se heurtaient et se gênaient entre eux à leur sortie: de là une impatience qui lui faisait souvent terminer en épigramme la phrase qu'il avait commencée dans l'intention la plus innocente.
Il allait peu dans le monde, où pourtant on ne fut jamais plus aimable que lui. À l'heure du spectacle, on le trouvait ordinairement au foyer de l'Opéra-Comique, amassant autour de lui, sans trop y songer, un cercle d'auditeurs qu'il captivait par une conversation pleine de lumières et de saillies, et d'où il ne sortait guère que pour aller retrouver ses livres, sa bonne et son chat, entre lesquels il passait la plus grande partie de sa journée.
D'Avrigny ne pouvait être comparé à Hoffman, ni pour la portée de son esprit, ni pour l'étendue de ses connaissances. Sa conversation était lourde et dogmatique, son débit emphatique et apprêté: il ne manquait pas toutefois de talent. L'on trouve peu d'imagination dans ses ouvrages; mais son style n'est dénué ni de chaleur ni de mouvement. Plus redondant qu'harmonieux, peut-être a-t-il moins le caractère dramatique que le caractère épique, et satisfait-il moins l'esprit que l'oreille; mais encore se recommande-t-il par le nombre, l'élégance et la correction.
Au reste, tout était d'accord dans d'Avrigny; les vers semblaient naturels quand il les déclamait; et cela, sans doute, parce que rien n'était moins naturel que sa déclamation: sa voix puissante et accentuée semblait faite exprès pour débiter de grands mots.
Peu de poëtes travaillaient avec moins de facilité et plus de persévérance. Il a passé dix ou douze ans à faire, défaire et refaire sa Jeanne d'Arc, qui n'est pas une tragédie sans mérite, à beaucoup près, mais qui est plutôt un produit de l'obstination que de l'inspiration.