Son esprit empesé contrastait plaisamment avec l'esprit impatient d'Hoffman. Rien ne m'amusait comme de les entendre discuter, même lorsqu'ils étaient d'accord; car, s'ils l'étaient quant au fond, ils ne l'étaient pas quant aux formes, et n'avaient pas raison de la même manière; Hoffman avait mieux raison que d'Avrigny.
D'Avrigny avait épousé Mlle Renaud, soeur de Rose, et l'aînée d'une famille qui à elle seule composait une troupe complète d'opéra-comique. Séduit par l'admirable voix de Mlle Renaud, d'Avrigny l'épousa; mais dès qu'il l'eut épousée, il ne lui permit plus de chanter, même pour lui. Mme d'Avrigny se soumit à tout. C'était une femme d'une douceur incomparable et d'une modestie que ses succès au théâtre n'avaient même pas altérée. Son calme imperturbable contrastait singulièrement avec l'impétuosité de son mari, l'un des hommes les plus violens qu'on pût rencontrer, mais bon diable d'ailleurs.
Créole de la Martinique, d'Avrigny signait avant la révolution dans l'Almanach des Muses, dont il était un des contribuables les plus féconds, le chevalier de l'Oeuillard. Rose, en l'appelant le chevalier deux liards, donnait à entendre que ce titre n'était pas soutenu d'une grande fortune.
Aristocrate comme Hoffman et comme moi, d'Avrigny abhorrait Robespierre, que Méhul et Legouvé n'aimaient pas plus, malgré leur patriotisme, qui ressemblait fort à notre royalisme.
Cincinnatus ne fut achevé en effet qu'après la mort de Robespierre. Au lieu d'être un tableau de ce qui devait être, ce ne fut plus qu'un tableau de ce qui avait été. Les comédiens du Théâtre de la République à qui je le portai, le premier Théâtre-Français étant toujours fermé, décidèrent que cette tragédie serait représentée immédiatement après le Timoléon de Chénier. Elle le fut en effet au commencement de l'hiver qui suivit.
Son effet me prouva qu'une pièce dont l'intérêt porte sur une question politique perd beaucoup de sa valeur au théâtre hors de la circonstance avec laquelle elle est en rapport. L'ouvrage, quoique applaudi, n'excita pas à beaucoup près l'enthousiasme sur lequel j'avais compté. On lui accorda des éloges, mais on vint peu lui en apporter. Il n'obtint guère que ce qu'on appelle un succès d'estime. Peut-être n'en est-il pas indigne. Les moeurs et la politique de la vieille Rome, le caractère des vieux Romains, ceux de Cincinnatus, de Mélius et de Servilius me paraissent assez habilement tracés; la discussion du sénat peut aussi mériter des éloges. Elle est conduite, ce me semble, avec art, et n'est pas dénuée d'éloquence. Je n'ai pas regret à la peine que cette pièce m'a coûtée; mais encore une fois je n'ai pas recueilli le fruit que j'en attendais, quoiqu'elle fût jouée par Baptiste, Monvel et Talma.
Consignerai-je ici un trait qui prouve à quel point quelques uns de mes auditeurs étaient ignorans en matière d'histoire?
L'un d'eux demandait à un de mes amis, à Eusèbe Salverte, si le saint dont il s'agissait dans la pièce n'était pas celui qui avait donné son nom à l'ordre de Saint-Cinnatus, qu'il croyait, comme l'ordre de saint Louis, porter le nom d'un héros canonisé?
Terminons ce chapitre en rendant compte aussi de l'effet de la représentation de Timoléon.
Malgré le luxe avec lequel cette pièce avait été montée, malgré la belle musique dont Méhul avait enrichi les choeurs, qu'exécutaient les chanteurs de l'Opéra, malgré l'intérêt qu'inspire un ouvrage défendu, l'effet de Timoléon fut autre qu'on ne l'attendait pendant la terreur. On avait motivé tant d'atrocités par les intérêts républicains, que le public inclinait à croire qu'ils n'inspiraient rien que de cruel; le sacrifice fait par Timoléon à la liberté de Corinthe fut jugé avec cette prévention. Quelque soin qu'eût pris Chénier pour prouver que toute ambition était étrangère au coeur de son héros, et que c'était par un effort de vertu qu'il avait assujetti sa tendresse à l'amour de la liberté, on ne vit dans l'acte de Timoléon que le crime d'une ambition démesurée. L'effet de la pièce se ressentit de ce préjugé, et la réputation de l'auteur plus encore.