J'ai dit ailleurs quelle application lâche et cruelle on fit à Chénier de la situation du frère de Timophane; jamais application ne fut plus gratuite. Ils le savaient tout aussi bien que moi les gens qui renouvelaient quotidiennement cette calomnie pour dépopulariser un homme qu'ils ne pouvaient corrompre. Ils appelaient cela plaisanterie. Quel temps que celui où l'on plaisante ainsi!
Ce n'est pas la dernière fois que j'exprimerai mon opinion sur cette facétie: leurs auteurs la rejetaient en riant sur les moeurs du temps; je l'impute, moi, à leur caractère. Les moeurs du temps ne sauraient justifier aux yeux d'un honnête homme l'emploi d'un moyen qui n'est pas honnête. Je reviendrai là-dessus tant que l'occasion s'en présentera. On ne saurait trop signaler une pareille politique au mépris et à l'indignation.
CHAPITRE II.
Société de la rue Chantereine.—Talma et Julie sa première femme,
Souques, Riouffe, Lenoir, Allard.—Mlle Desgarcins.—Fin déplorable de
Champfort.
Les études de Cincinnatus m'avaient mis en relations fréquentes avec Talma; elles ne se bornèrent pas long-temps à des intérêts de théâtre. Il était difficile de se trouver en contact avec Talma sans prendre un vif attachement pour un homme doué de qualités si rares. L'ingénuité de son esprit, la bonté de son caractère exercèrent bientôt sur moi un empire que le temps n'a fait que fortifier, et qui lui a toujours acquis pour amis les admirateurs qu'attirait à lui son talent.
Ce talent est connu debout le monde. Produit de l'organisation la plus heureuse, de l'intelligence la plus prompte, et de la sensibilité la plus vive, il parut supérieur dès le moment même où Talma débuta. Au fait il l'était, comparativement à celui des acteurs avec lesquels il entrait alors en concurrence; et il le devint relativement à lui-même quand il se fut perfectionné par trente ans d'exercice et d'observations. Au bout de trente ans, Talma n'était pas moins sensible que dans son jeune âge, mais il rendait avec plus de vérité, mais il exprimait avec plus de justesse les mouvemens et l'accent des passions, qu'il avait mieux étudiés, et sans moins remuer le coeur, il satisfaisait plus la raison.
Fondant tous les talens dans le sien, il était parvenu à se faire du pathétique de Brizard, de la noblesse de Dufresne, de la profondeur de Lekain, et de la sensibilité de Monvel, alliés à sa propre énergie, et modifiés par les facultés qui lui étaient propres, le talent le plus parfait qu'on puisse imaginer, talent qui se manifesta surtout dans le rôle de Charles VI, le dernier qu'il ait joué: ce fut vraiment le chant du cygne.
C'est presque sans efforts qu'alors il produisit de si grands effets. Dans ses débuts, c'est par l'emploi de tous ses moyens qu'il avait étonné le public.
Les ennemis que lui avaient suscités ses premiers succès s'en prévalurent pour calomnier son caractère. À les entendre, Talma n'était qu'un Othello débarbouillé, qu'un Charles IX en frac. L'esprit de parti surtout accréditait ces préventions; et le plus doux des hommes, pour avoir embrassé avec quelque chaleur celles des opinions généreuses qui provoquèrent la révolution, ne fut long-temps qu'un terroriste pour les ennemis de la révolution.
C'est ainsi que d'abord je le jugeai moi-même, malgré la sympathie qui m'entraînait vers lui: je regrettais de ne pas pouvoir aimer un homme qu'il m'était impossible de ne pas admirer. À mesure que je le connus mieux, les rapprochemens, multipliés par la circonstance dont il s'agit, me débarrassant de mes préventions, je reconnus que cet homme, si terrible en scène, était partout ailleurs le meilleur enfant du monde.