Il n'y avait pas d'humeur plus facile que la sienne. Obligeant, indulgent, et très éloigné de traiter les gens de l'opinion opposée à la sienne comme il en avait été traité longtemps, il apportait dans le commerce de la société une candeur, une simplicité, une naïveté, que j'ai retrouvées rarement en d'autres personnes au même degré, si ce n'est en des enfans. Son beau talent prenait sa source dans une belle âme, âme toutefois plus généreuse qu'énergique, et plus sensible que forte.

Quant au reste, se reposant dans le monde des fatigues du théâtre, il y semblait indifférent à tout ce qui se passait autour de lui: mais c'était encore de son art qu'il s'occupait, dans l'espèce de somnolence où il paraissait plongé. C'est en rapport avec cet art qu'il y voyait tout, et qu'il observait surtout les terribles catastrophes qui se multipliaient sous ses yeux. Un acte héroïque, un sentiment sublime, quel que fût l'homme auquel il appartînt, absorbait toute son attention. Comme Joseph Vernet, qui s'étudiait à peindre la tempête au milieu d'une tempête prête à l'engloutir, étudiant pour les reproduire au théâtre les scènes qui pendant la terreur s'improvisaient devant lui, il oubliait qu'impliqué dans ces tragédies trop réelles, il avait des motifs pour trembler de ce qu'il admirait. Républicain comme un artiste, mais non pas anarchiste, il avait désiré passer d'un ordre de choses défectueux à un meilleur; et croyant l'avoir trouvé dans le système rêvé par les girondins, il s'était hautement déclaré pour leur doctrine, détestant tout haut les excès contre lesquels s'élevait ce parti, qui était devenu celui de la modération, et surtout exécrant les fureurs de Marat.

Ces opinions, auxquelles sa franchise avait donné de l'éclat, pensèrent le perdre; son talent toutefois le sauva. Les juges de Louis XVI, les juges du roi de France, hésitèrent au moment de frapper un roi de théâtre. Malgré les dénonciations dont il avait été l'objet, Talma ne fut pas compris dans la proscription qui atteignit presque tous les amis des Vergniaux, des Gensonné, des Ducos, dont il professa toujours les principes, dont il honora toujours la mémoire.

En cela il obéissait, autant qu'à son propre penchant, à l'impulsion que lui donnait une femme au souvenir de laquelle je dois un tribut d'estime et d'amitié.

Connue dans le monde sous le nom de Julie, cette femme, plus remarquable encore par le charme de son caractère et de son esprit que par celui de sa figure, tout agréable qu'elle fût, alliait à un physique presque grêle une âme des plus énergiques. Également passionnée pour les arts, les lettres, la philosophie et la politique, après avoir réuni chez elle, sous l'ancien régime, ce que la cour et la ville avaient de plus aimable, elle y réunissait, depuis la révolution, aux littérateurs et aux artistes les plus célèbres, les plus célèbres membres de la législature.

Dire que dans son salon, où le vicomte de Ségur et le comte de Narbonne se rencontraient avant 1789 avec Champfort et David, David et Champfort s'étaient rencontrés habituellement depuis avec Mirabeau, Vergniaux et Dumouriez, c'est prouver qu'à ces diverses époques ce salon avait été le point de réunion des hommes les plus remarquables.

Une âme de la trempe de celle de Julie ne pouvait pas être faiblement émue par le talent de Talma, et Talma ne pouvait pas être insensible à la préférence que montrait pour lui une femme si distinguée. Il prit sa reconnaissance pour un sentiment plus tendre, et dans la première jeunesse encore, il épousa cette femme qui, trop jeune de coeur peut-être, touchait presque à la maturité de l'âge, et dans ses illusions se dissimula trop les conséquences de cet acte, le moins raisonnable de ceux qu'elle ait signés de sa vie.

Talma était bon. Tant qu'il n'eut pour personne le sentiment qu'il croyait avoir pour Julie, tout alla bien; mais quand une autre femme eut fait naître en lui ce sentiment auquel Julie se croyait un droit exclusif, la brouille se mit dans le ménage, et finit par amener une séparation, au grand regret de leurs amis communs.

Les choses n'en étaient pas là, ils vivaient même dans l'accord le plus parfait, quand je fus amené et retenu dans leur société par un attrait composé de ce que le coeur et l'esprit d'autrui pouvaient m'offrir de plus sympathique avec mes goûts et mes affections.

Quelles soirées charmantes je passai dans cette douce société! Les jours où Talma avait joué, il était rare que je ne me laissasse pas entraîner chez eux avec deux ou trois de leurs amis. Une fois là, il n'y avait plus moyen de s'en éloigner. On se mettait à table, et la conversation s'établissait pour finir quand il plairait à Dieu. Talma cessait bientôt d'y prendre part, mais non pas d'y assister: harassé par plus d'une fatigue, à peine le souper matériel était-il terminé; sans sortir de table, il entrait dans un sommeil bien réel, que ne troublaient pas même les discussions les plus animées.