C'est dans ces discussions que j'ai eu lieu de reconnaître tout ce qu'il y avait de finesse et de force, d'élévation et de générosité dans l'âme de sa femme. Elle discutait avec une égale lucidité les questions les plus ardues de la politique et de la philosophie, mais dans les formes convenables à son sexe, mais en se tenant également éloignée du pédantisme et de la frivolité, mais sans se faire homme, mais en unissant la puissance de la grâce à celle de l'esprit et de la raison, et tenant la balance entre l'homme d'État, l'homme du monde et le philosophe, comme autrefois Aspasie entre Alcibiade, Périclès et Socrate.
C'est chez elle et d'elle que j'ai appris à connaître, à estimer et à plaindre ces girondins que leur modération a conduits à la mort, à qui l'on ne pourrait guère reprocher que des illusions, si la peur ne leur avait pas arraché le vote qui a perdu Louis XVI sans les sauver; si enfin, dans ce grand procès, ils avaient été aussi généreux, aussi courageux que ce Kersaint, qui partagea leur sort sans avoir partagé leurs opinions dans cette dernière circonstance.
La conversation nous menait quelquefois si avant dans la nuit que, vu la distance où je me trouvais de mon domicile[11], il me fallait rester à coucher chez Talma. L'illusion qui pendant le souper m'avait transporté en Grèce, m'y retenait encore après le souper, la chambre qu'on me réservait étant décorée à la grecque, et le seul lit grec qui fût alors dans Paris étant celui où je m'endormais dans la pourpre, au milieu des trophées.
Souques, Riouffe, Lenoir, Allard, tels étaient les habitués de la maison. Ce ne sont pas des hommes du commun; tous ont fait preuve d'une rare capacité dans des facultés différentes.
Girondin enthousiaste, quoique rien ne fût plus modéré dans son expression que cet enthousiasme, Souques avait été secrétaire de Brissot de Warville. Lors de la proscription du parti dont ce réformateur était un des apôtres les plus zélés, il avait accompagné son patron dans sa fuite. Arrêté avec lui à Limoges, et ramené avec lui à Paris, il n'y fut pourtant pas écroué ainsi que Brissot. Les amis que son excellent caractère lui avaient faits, même parmi les proscripteurs, obtinrent des comités de gouvernement qu'il attendrait son sort définitif en ville, où, sans être tout-à-fait libre et tout-à-fait prisonnier, il fut mis sous la surveillance d'un gendarme qui ne le quittait ni jour ni nuit, et qu'il appelait sa bonne.
Que de fois ne l'ai-je pas rencontré, dans les promenades, chez le restaurateur ou dans les spectacles, accompagné de cette ombre qui, attachée à ses pas, s'associait à tous ses plaisirs! Quant à ses peines, c'est autre chose. Je me souviens qu'un jour où je rencontrai ce pauvre Souques, qui, mis en réquisition pour l'extraction du salpêtre, traînait le camion dans la rue de la Verrerie, son inséparable marchait librement auprès de lui, comme un charretier à côté de la voiture, à laquelle il s'était bien gardé de s'atteler. Je fis beaucoup rire dès le soir même avec cette histoire Talma et sa femme, en leur disant que j'étais chargé de leur faire des complimens de la part d'un cheval à qui j'avais donné une poignée de main.
Il y avait eu quelque courage à le faire en public; mais il y en avait bien plus au généreux ménage qui m'en fit l'observation, à recevoir journellement dans Souques un suspect qui devait appeler la suspicion sur la seule maison où il fut admis, comme un pestiféré porte la peste dans le seul hospice qui lui soit ouvert.
Souques était plus recommandable en société par la bonté de son coeur et l'honnêteté de son âme, que par la vivacité de son esprit. Quoiqu'il en eût dans une proportion remarquable, et il en a donné la preuve dans sa comédie du Chevalier de Canolle; moins brillant que judicieux dans la conversation, il était plus enclin, chose assez rare, à admirer les autres qu'à se faire remarquer lui-même. J'ai vu peu de gens aussi dépourvus de prétentions; j'avouerai même que, le prenant pour ce qu'il se donnait, je ne l'appréciais pas d'abord ce qu'il valait.
Riouffe, au contraire, me parut dès le premier jour tout ce qu'il était et tout ce qu'il a été, c'est-à-dire un des esprits les plus vifs, les plus faciles et les plus originaux qui fussent alors. Rien de plaisant, de piquant, de brillant et quelquefois même de profond comme sa conversation; le feu d'artifice le plus étincelant, le plus éblouissant, n'en donnerait qu'une imparfaite idée. Ajoutez à cela que rien n'était moins apprêté, et que ces formes, qu'un autre n'eût trouvées qu'à force de recherche, prenaient chez lui le caractère et le charme des expressions les plus naturelles.
C'est à la différence qui existait entre l'esprit de Souques et l'esprit de Riouffe qu'il faut attribuer celle du traitement qu'ils éprouvèrent après la défaite de leur parti. Plus spéculatif qu'actif, Souques fut ménagé, parce qu'il s'était attaqué à des opinions seulement. Quant à Riouffe, qui s'était aussi attaqué aux hommes, sa pétulance malicieuse lui avait fait des ennemis implacables: les terroristes ne lui pardonnaient pas les sarcasmes dont il les avait poursuivis de concert avec Giret Dupré. Celui-ci les paya de sa tête. Autant en fût arrivé à Riouffe sans le 10 thermidor: ces Messieurs n'entendaient pas la plaisanterie.