Si Riouffe eût été moins paresseux, mais il l'était avec délices, comme Figaro, il eût acquis sans doute une réputation brillante en littérature, où il ne s'est fait connaître que par des essais.

Le plus remarquable est l'histoire de sa longue détention à la Conciergerie, où il fut jeté comme complice des Girondins. Je n'oublierai jamais l'impression que produisit sur moi ce récit, dont il nous fit lecture chez Talma. C'est un morceau digne d'attention, tant sous le rapport de l'intérêt qu'on ne peut refuser aux faits qu'il renferme, que relativement à la justesse des observations qui les accompagnent, et de l'originalité du style dans lequel ils sont racontés. Le style de Riouffe donne une idée de sa conversation, si abondante en perceptions originales, si féconde en saillies imprévues. Je le répète, peu d'hommes ont eu autant d'esprit, moins encore en ont eu davantage; mais cet esprit était un trésor qu'il prodiguait pièce à pièce en discours fugitifs, sans songer à laisser à la postérité un monument qui constatât à quel point il était riche.

Souques et Riouffe sont morts avant l'âge; l'un de chagrin et dans la pénurie, après avoir siégé dix ans au corps législatif; l'autre, d'une maladie qu'il avait contractée en visitant les prisons de sa préfecture. Pour un magistrat, c'est être mort au champ d'honneur.

Lenoir, leur ami et le mien, vit encore; aussi spirituel que l'un et l'autre, mais doué d'un genre d'esprit différent, ou plutôt appliquant la même faculté à des objets différens, il a droit aussi à une mention particulière.

C'est un génie à part que le génie des affaires; génie de les créer, et qu'il ne faut pas confondre avec l'esprit des affaires, avec l'intelligence suffisante pour les conduire. Je ne l'ai trouvé chez personne à un degré plus éminent que chez Lenoir. Personne plus que lui ne m'a paru posséder la faculté d'apercevoir les rapports que pouvaient avoir entre eux des objets sans valeur dans leur isolement, et qui par leur rapprochement peuvent devenir des élémens de richesse. Personne plus que lui ne m'a paru avoir le génie de ces combinaisons qui acquièrent à leurs inventeurs des trésors non existans pour tout autre que pour eux. Là où le commun des spéculateurs n'aperçoit rien, il voit des sources de bénéfices qu'il réalise sans que jamais la probité puisse improuver les procédés par lesquels il asservit la fortune; il sait l'art de l'enchaîner sans lui faire violence, l'art de gagner sans tricher, comme un joueur habile gagne de franc jeu.

Néanmoins il n'est pas riche. Bien plus, j'ai vu trois fois l'aisance même lui échapper: cela ne conclut pourtant pas contre ce que je dis. L'art d'acquérir ne comporte pas toujours celui de conserver. Lenoir ne s'est pas dit assez que le plus habile des spéculateurs n'étant que celui qui établit ses succès sur le plus de chances possibles, il ne saurait les combiner de manière à ce qu'il n'en ait aucune contre lui; que si trois fois dans la vie on rencontre une de ces chances défavorables, si rares qu'elles puissent être, on est ruiné trois fois. C'est ce qui lui est arrivé dans ses opérations les plus importantes. Comme le commerçant qui remet toujours sa fortune sur l'eau; comme Napoléon, qui ne voyait dans les conquêtes qu'il avait faites que des moyens d'en faire de nouvelles, à force de défier le sort il a fatigué sa complaisance, et il ne peut plus guère donner, pour preuve de son habileté, que les fortunes qu'il a fait faire, et qui survivent à celles qu'il avait faites.

Rien de plus piquant que de lui entendre exposer ses théories économiques et financières. Tout ce que ces matières si arides de leur nature ont d'abstrait et de fastidieux pour l'imagination, disparaît dans ses démonstrations. Il vous amuse avec des calculs; il vous fait rire avec des chiffres. Ces objets qui, avant que je l'entendisse, n'avaient été pour moi que des sujets d'ennui, devenaient, grâce à lui, les objets les plus intéressans de nos conversations.

Bien qu'il s'applique spécialement à ces matières, il n'en est pas une qu'il ne puisse traiter et qu'il ne traite avec une égale sagacité, pas une qu'il ne saisisse sous des rapports qui souvent ont échappé à l'attention des doctes même. Avec lui, une discussion sur un art profitera toujours à l'homme de cet art; il s'y trouve toujours quelque aperçu neuf. Ainsi en est-il d'une discussion sur une science, en matière d'acoustique ou d'optique, par exemple: étendant ce qu'il sait, devinant ce qu'il n'a pas appris, unissant à l'intelligence l'esprit d'application, il n'est pas de prestiges dont il n'ait découvert le principe et perfectionné les procédés.

J'ajouterai à ceci que son coeur vaut son esprit, et qu'il n'en est pas de meilleur. J'en dis autant de son caractère; c'est celui du camarade le plus gai, le plus amusant et le plus amusable que le sort puisse vous donner.

Sans avoir une portée d'esprit aussi élevée que les personnes dont je viens de parler, Allard joignait aussi le goût des arts à l'intelligence des affaires. Leur consacrant sa vie, non tout entière, car il en donnait le plus qu'il pouvait au plaisir, il était surtout homme du monde. Semblable à Souques en ce qu'il avait au plus haut degré le sentiment de l'esprit d'autrui, il en différait en ce qu'il n'était appelé à rien produire qui le mît dans les rangs des hommes qu'il admirait. Il aimait passionnément le théâtre. De là sa liaison intime avec Talma et avec Chénier, de là sa liaison plus intime encore avec une personne qui aussi avait obtenu de grands succès dans la tragédie, avec Mlle Desgarcins. Cette dernière liaison, qui s'était nouée de la manière la plus douce, se dénoua de la manière la plus douloureuse. Mlle Desgarcins, soupçonnant qu'elle avait une rivale, elle ne se trompait que quant au nombre, arrive un matin chez Allard pour le forcer à s'expliquer. C'était Hermione chez Pyrrhus. N'obtenant pas la satisfaction qu'elle se croyait en droit d'exiger, comme la fille d'Hélène elle se frappe de plusieurs coups de poignard.