Le pauvre Allard la soigna jusqu'à parfaite guérison; mais plus effrayé qu'attendri par cette catastrophe, il ne put se déterminer à reprendre des chaînes si pesantes; la fierté de sa maîtresse d'ailleurs l'en débarrassa. Cette aventure au reste ne lui nuisit pas auprès des dames.
Qu'un amant mort pour nous nous mettrait en crédit!
REGNARD.
Mlle Desgarcins quitta le théâtre à cette occasion. Ce fut une perte pour l'art. Cette actrice n'était pas belle de figure, mais elle était faite à ravir; de plus elle avait une de ces voix qui attendrissent les coeurs les moins sensibles, nescia mansuescere corda. Par cette mélodie à laquelle M. Fontanes ne put pas résister, elle désarma des brigands qui, après l'avoir enfermée dans une cave pour l'assassiner, lui permirent de ne mourir que de sa frayeur, ce qui arriva quelques mois après.
Quelques autres personnes venaient parfois se mêler à nos soupers, mais ce n'étaient guère que des oiseaux de passage amenés là par le caprice ou par la tempête, car cette maison était ouverte surtout à quiconque avait besoin d'un refuge.
C'est là que je fis connaissance avec M. Roederer, lorsque la mort de Robespierre lui permit, au bout de deux ans, de sortir de la réclusion à laquelle il s'était condamné pour sauver sa tête. C'est là aussi que je retrouvai Champfort, enfin désabusé de ses illusions.
Deux mots sur l'un et sur l'autre; tous deux échappaient à un sort affreux. Le premier, après le 10 août, s'était trouvé compromis avec tous les partis par les événemens de cette terrible journée. Procureur syndic du département de la Seine, et obligé par les devoirs de sa place de faire respecter le domicile royal et de protéger la personne du monarque, comme il avait donné à la garde nationale accourue à la défense du château l'ordre de repousser la force par la force, le parti populaire lui reprocha d'avoir fait tirer sur le peuple; d'un autre côté, voyant que malgré ses efforts l'explosion qu'il espérait comprimer allait éclater, comme il avait conseillé au roi d'aller chercher un refuge dans le sein de l'Assemblée législative, où Louis n'avait trouvé qu'une prison, le parti de la cour l'accusa d'avoir donné ce conseil dans une perfide intention. Le sentiment de cette double injustice n'aggrava pas peu le chagrin que lui donna son isolement. L'injustice d'un parti se supporte avec fierté même; mais il est difficile de ne pas être atterré par l'injustice de tous les partis[12]. Rentré enfin dans la pleine possession de sa liberté et dans le commerce des hommes, il était au reste plus sensible à cela pour le moment qu'à tout. Attendant sa justification de l'histoire qui, en définitive, revoit les jugemens des contemporains et ne les confirme pas toujours, il jouissait de sa résurrection avec un sentiment qui se communiquait à toutes les personnes qui l'approchaient.
Il n'en était pas ainsi de Champfort; ses erreurs et ses malheurs lui avaient laissé une morosité dont il ne pouvait s'affranchir, et à laquelle la honte qu'il avait de lui-même contribuait peut-être autant que l'horreur qu'il avait pour ses persécuteurs.
Retracerai-je les détails de sa déplorable aventure? Champfort, qui aimait la liberté avec délire, ne pouvait tolérer l'ignoble tyrannie qui régnait sous ce nom depuis l'assassinat des girondins. Comme il s'exprimait sur les auteurs de son désappointement avec toute l'humeur d'un homme pris pour dupe, et que ce sentiment donnait encore plus d'acrimonie à ses sarcasmes, qui d'ordinaire n'en manquaient pas, le comité de sûreté générale lança un mandat en vertu duquel il fut mené en prison. Il n'y resta à la vérité que quelques jours, mais il s'y était trouvé si mal qu'en sortant il avait juré de mourir plutôt que d'y rentrer jamais. Il était réinstallé chez lui sous la surveillance d'un gendarme qu'il traitait sur le pied de l'égalité la plus parfaite, quand, tout en dînant avec lui, celui-ci lui apprit, sans aucun ménagement, qu'il avait ordre de le reconduire en prison. «En prison!» dit Champfort, et il se retire dans son cabinet sous prétexte de faire ses préparatifs, mais dans une intention que révéla bientôt un coup de pistolet. On enfonce la porte qu'il avait fermée au verrou, et on le trouve étendu sur le carreau, baigné dans son sang et défiguré de la plus horrible manière. Dirigé par une main tremblante, le pistolet, mal appuyé sur son front, lui avait fracassé l'os du nez, enfoncé l'oeil droit, mais ne l'avait pas tué, et il n'avait pas été mieux servi par le rasoir avec lequel, furieux de s'être manqué, il avait essayé de se couper la gorge; n'y réussissant pas, il se vengeait sur lui-même de sa maladresse par d'autres maladresses, s'entaillant au hasard par tout le corps avec le même instrument, dans l'espoir de se couper les veines.
Champfort échappa à toutes ces tentatives, et il n'en fut que plus à plaindre. Défiguré de la plus affreuse manière, affaibli par tant de lésions, objet d'horreur pour ceux pour qui il n'était pas objet de pitié, il traîna pendant six mois, chez le peu d'amis qui lui restaient, ce qui survivait de lui-même, et, pour comble de malheur, il n'a pas langui assez long-temps pour voir la chute de la tyrannie dont il avait été le provocateur, mais dont il refusa d'être le complice. En poussant à la démocratie, s'il avait appelé la démagogie, du moins ne voulut-il pas être démagogue. Champfort traduisait cette formule: fraternité ou la mort, par sois mon frère ou je te tue. C'est, disait-il, la fraternité de Caïn et d'Abel. Il mourut peu de jours après le supplice de frère Danton et peu de mois avant celui de frère Robespierre, qui l'eût consolé du sien.