CHAPITRE III.

La vallée de Montmorency.—Je commence une nouvelle tragédie.—Picard.—Le 13 prairial.—Anecdote.—Regnauld de Saint-Jean d'Angély.—Mme de Beaufort.—Le vicomte de Ségur.—Luce de Lancival.—Encore Le Brun.

Immédiatement après la mort de Robespierre, on respira. Malgré le désir qu'ils avaient de maintenir la terreur, les comités de gouvernement furent obligés de se relâcher de cet horrible système, et de recevoir de la Convention le mouvement qu'elle recevait du public. L'humanité était devenue à la mode; ils furent obligés de s'y mettre. Soit pour expier le passé, soit pour le faire oublier, les fauteurs les plus actifs de la tyrannie s'empressèrent d'en réparer les effets. Devenue terrible à ses instituteurs et à ses directeurs, l'activité du tribunal révolutionnaire reçut une autre direction. Les prisons se vidèrent pour se remplir de leurs anciens pourvoyeurs; et rendus les uns aux autres, les membres des familles que le glaive révolutionnaire n'avait pas anéanties s'occupèrent à réparer leurs malheurs en attendant l'occasion de les venger.

C'est alors que je me liai plus étroitement avec une famille à laquelle m'ont attaché depuis les sentimens les plus tendres et les plus solides, la famille de Mme de La Tour.

Trois traits suffiront à peindre cette excellente femme. Qu'on se figure un ensemble formé de l'esprit le plus vif, de l'intelligence la plus étendue et de la bonté la plus active; mais les faits la peindront mieux encore.

Quand M. de Bonneuil, dont la fortune entière était placée chez les princes, l'eut perdue par le fait de leur émigration, Mme de La Tour, qui avait épousé un de ses neveux, le recueillit dans sa maison avec ses trois filles, à qui leur mère venait d'être enlevée, Mme de Bonneuil, compromise par son dévouement pour la famille des Bourbons, ayant été jetée dans une prison d'où elle semblait ne devoir sortir que pour aller à l'échafaud. La bienveillance de Mme de La Tour s'étendit même sur tous les amis de la famille qu'elle avait adoptée, et à ce titre je me vis admis dans son intimité. C'est un des incidens les plus heureux de ma vie. Dès lors commença cette liaison qui a eu sur ma destinée une influence si importante, si constante et si douce, liaison fondée sur une conformité de goûts, d'opinions, de sentimens entre cette excellente femme et moi, entre moi et la famille dont elle était la mère, et la société dont elle était le centre.

Le goût, ou plutôt l'amour de tout ce qui est beau, de tout ce qui est bon, de tout ce qui est grand, régnait dans cette maison: c'était le temple des arts.

Que le temps s'écoulait doucement dans cette réunion de femmes auxquelles les dons de l'esprit n'ont pas été moins prodigués que les qualités du coeur et les charmes de la figure, et où la raison était ornée de tant de grâces! L'exécution des partitions de Gluck, de Méhul, de Paësiello, de Cimarosa, ne remplissait pas seule nos momens; la littérature aussi contribuait à nos plaisirs journaliers, dont les discussions sur la politique et la philosophie n'étaient pas exclues. Souvent nous revenions sur le passé, tâchant d'y trouver l'explication du présent et de l'avenir que recouvrait un voile de sang. Ces discussions avaient pour nous un tel intérêt qu'elles ne finissaient souvent qu'à l'heure où les bals finissent, qu'à l'heure où l'on ne veille ordinairement qu'en bonne fortune. Mais n'en était-ce pas une? Ne puis-je pas donner ce nom à ces libres épanchemens du coeur et de l'esprit, bien qu'ils n'eussent pas lieu dans le tête-à-tête?

Mme de La Tour dès lors possédait une délicieuse campagne dans la vallée de Montmorency. Au retour de la belle saison, j'y fis quelques voyages. Ce n'était d'abord que pour un jour ou deux que je quittais Paris. Petit à petit je m'accommodai si bien des habitudes de cette maison que ce n'était plus que pour un jour ou deux que je quittais Saint-Leu.

Là j'étais presque inaccessible aux inquiétudes, ou plutôt aux terreurs si souvent renaissantes dont la capitale fut encore tourmentée pendant l'année qui suivit la terreur; reste d'agitation semblable à celle qui succède aux grandes tempêtes. Le vent a cessé, et cependant le naufrage est encore à craindre sur cette mer dont la turbulence survit à la cause qui l'a provoquée.