J'essayai, et je fis les vers suivans avec la matière qu'il m'avait fournie:

Ainsi, c'est un ruisseau qui retourne à sa source,
Grossi de tous les flots rencontrés en sa course.

Conject., acte Ier, scène VII.

Après avoir dîné à Saint-Cloud en pique-nique et modestement, car nous n'étions rien moins que riches, nous reprîmes, lui le chemin de Paris, moi celui de Saint-Germain. Picard m'a rappelé plus d'une fois ce fait, en me remerciant d'avoir contribué à la confection de ses Conjectures, pour les deux vers qu'on y a le moins applaudis.

Cela se passait en 1795, époque de disette où le pain se distribuait à la ration chez les boulangers. Cette ration ne suffisait-elle pas, on recourait au pâtissier, et faute de pain on mangeait de la brioche. Je portais un pâté à mes hôtes. Picard, à qui j'en fis la confidence, ne voulut pas que la destination de ce pâté fût changée; je l'apportai donc intact à Saint-Germain, après l'avoir promené sous mon bras l'espace de huit lieues: il ne valait certes pas ce qu'il pesait.

Tourmenté cependant par les dernières convulsions de la faction expirante, Paris était près de retomber sous le joug. Le coup qui avait frappé la tête de Robespierre n'avait pas fait tomber toutes les têtes de l'hydre. Plusieurs complices de ce tyran lui survivaient, soit dans le comité de salut public, dont la majorité n'avait pas été atteinte par la révolution du 10 thermidor, soit dans le comité de sûreté générale, qu'elle n'avait pas entamé. La proscription, funeste à tant de misérables sans importance et sans talent, avait épargné des hommes qui, non moins féroces que Robespierre, ne différaient de lui que par la manière dont ils croyaient que le mal devait être fait, et qui n'étaient rien moins que partisans du système des honnêtes gens, qui prenaient enfin le dessus dans la Convention. Profitant des mécontentemens excités par la pénurie, ces forcenés soulevèrent les habitans des deux faubourgs les plus populeux de Paris, et les poussèrent aux Tuileries, où, sous prétexte de venir chercher du pain, ils apportaient la mort.

Les détails des faits accomplis dans les premiers jours de prairial an III sont trop connus pour que je croie devoir les retracer ici. Tout le monde sait avec quelle violence une populace ivre de vin et altérée de sang s'ouvrit l'accès de la Convention; comment, dans son horrible triomphe, elle y promena au bout d'une pique, parmi les législateurs, la tête d'un législateur. Tout le monde sait quelle héroïque imperturbabilité Boissy d'Anglas, qui occupait le fauteuil de président, opposa aux menaces et aux outrages de cette canaille furibonde; tout le monde sait qu'intrépide au milieu de cette forêt de piques, comme les sénateurs romains sous le glaive des soldats de Brennus, il ne sortit de son immobilité que pour saluer la tête pâle et sanglante que les assassins se plaisaient à rapprocher de la sienne; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est le trait que je vais raconter, trait qui prouve que, dans ses égaremens même, l'homme n'est pas dépourvu de toute générosité, et qu'en révolution les plus grands excès pourraient bien n'être, chez certaines personnes, que les erreurs d'une vertu mal appliquée.

Au nombre des conventionnels qui furent mis hors de la loi après que la Convention se fut ressaisie de l'autorité que les terroristes avaient un moment exercée, était l'Auvergnat Soubrany. Plus habitué à combattre qu'à délibérer, cet ardent démagogue remplissait d'ordinaire les fonctions de commissaire auprès des armées, où il donnait aux plus braves l'exemple d'un dévouement sans bornes aux intérêts de la république. Pour son malheur, il était de retour à Paris depuis deux jours quand la révolte éclata: les révoltés le nommèrent leur général. Associé à leur fortune pendant leur triomphe d'un moment, il fut compris dans la liste de proscription quand la victoire leur échappa. Ignorant l'état des choses, il rentrait dans la salle au moment où le décret venait d'être rendu, quand un de ses proscripteurs, Fréron je crois, court au-devant de lui: «Que viens-tu faire ici? lui dit-il; nous venons de te mettre hors de la loi.—Hors de la loi!—Oui: sauve-toi, ou plutôt viens te cacher chez moi; on ne te cherchera pas là; viens vite.—Je ne puis.—Et pourquoi?—Il faut que je rentre chez moi.—Ce serait te jeter dans la gueule du loup.—Il faut que je rentre chez moi.—Quelle nécessité?—Un émigré y est caché: j'ai seul le secret de sa retraite; il y mourra de faim, si je ne l'en tire.»

Il dit et part. Il arriva à temps pour sauver son émigré; mais comme il songeait enfin à se sauver lui-même, les gendarmes l'arrêtèrent, et le conduisirent en prison, d'où il sortit peu d'heures après pour aller à l'échafaud. Il y fut porté mourant: pour se soustraire au supplice, il s'était frappé du fer avec lequel, moins malheureux que lui, six de ses complices avaient réussi à se tuer en présence de leurs juges, et qui, de main en main, était passé tout sanglant jusque dans la sienne.

On s'étonnera sans doute qu'un proscrit ait été averti de son danger par un des hommes qui le proscrivaient. Ce fait n'est pas unique à cette époque qu'il caractérise. Il caractérise aussi Fréron que j'ai eu occasion de connaître depuis dans sa seconde mission en Provence. Là je le vis accueillir le plus cordialement du monde ce même Salicetti, qui, après s'être réfugié en Corse pour sauver sa tête compromise par une tentative analogue à celle de prairial, rentrait en France, et venait demander de l'emploi au Directoire où dominaient les chefs du parti qu'il avait voulu renverser. Ces hommes si violens n'étaient pas tous implacables. Dans ces temps d'exaltation, les criminels avaient parfois un tel semblant de générosité, que plusieurs de leurs actions, si l'on en ignorait le principe, passeraient pour des actes de vertu.