La France n'a jamais couru peut-être un danger plus grand, après le 10 thermidor, que celui dont elle fut sauvée en prairial par le bataillon de la butte des Moulins. Sans son intervention, la plus vile partie de la population de Paris restait saisie du pouvoir, et la terreur se rétablissait plus fangeuse, plus sanglante, plus hideuse que jamais.
Les quatre mois qui suivirent le 1er prairial furent tranquilles; mais cette tranquillité était celle qui sépare deux convulsions, tranquillité de la fatigue et non de la guérison. Le parti entre les mains duquel passa la puissance semblait tendre à se venger des révolutionnaires plus qu'à régulariser la révolution. Une constitution républicaine se discutait, à la vérité, dans un comité spécial; mais partout ailleurs on mettait en doute la durée de la république; et les royalistes qui ne se cachaient plus, regardant comme leurs alliés tous les ennemis que la faction détrônée avait faits à la Convention, conspiraient ouvertement le rétablissement de la royauté.
Une nouvelle crise semblait imminente, inévitable. J'en conviendrai, dans la circonstance je ne savais guère de quel parti me ranger. Les révolutionnaires m'étaient en horreur; mais leurs chefs n'existaient plus, mais les conventionnels ne songeaient qu'à faire oublier leurs crimes; tous leurs efforts y tendaient; leur intérêt répondait de leur modération. Il n'en était pas ainsi des royalistes, desquels mes vieux penchans me rapprochaient. Indépendamment de ce qu'ils avaient de longs ressentimens à exercer, ils ne dissimulaient pas qu'une extrême rigueur pourrait seule préserver à l'avenir le trône d'un mouvement pareil à celui qui l'avait renversé, et leur politique ne portait rien moins que le caractère de la modération. Désirant par-dessus tout le repos de la France, et comprenant ses véritables intérêts, il me fut impossible de faire même des voeux pour les contre-révolutionnaires. Je ne pus cependant me déterminer à agir contre d'anciens amis. J'attendis en conséquence l'événement sans le favoriser ou sans le contrarier, observant en silence les causes qui le préparaient.
C'est dans cet intervalle de prairial à vendémiaire que commença ma liaison avec Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, que je n'avais connu jusqu'alors que de réputation, et à qui devaient m'unir des liens de famille et d'amitié. Il épousa vers la fin de l'été la troisième fille de Mme de Bonneuil, celle qui, sous le nom de Laure, fixait déjà l'attention publique par sa beauté.
Cependant les maisons de campagne dont est remplie la vallée de Montmorency, et qui pour la plupart avaient été désertées sous le régime de la terreur, se repeuplaient. J'y fis connaissance avec quelques personnes distinguées; avec la Chabeaussière, possesseur à Margency d'une maison où le goût des lettres et celui du théâtre avaient réuni long-temps une société nombreuse, avec Mme de Beaufort, déjà connue avantageusement dans le monde par son roman de Zilia et par les jolies romances qui l'embellissent.
La conformité de nos goûts me conduisait fréquemment dans la petite retraite que cette dame possédait à Saint-Prix, et où je rencontrais, indépendamment de la maîtresse de la maison, la société la plus aimable. Le vicomte de Ségur y venait souvent avec Mme d'Avaux, et plus souvent encore Luce de Lancival. Un mot sur l'un et sur l'autre.
Comme le comte de Ségur, son frère aîné, homme de cour avant la révolution, le vicomte de Ségur ambitionnait, surtout depuis la révolution, la réputation d'homme de lettres; il était plus encore homme d'esprit. De jolis couplets lui avaient fait une réputation de chansonnier à Versailles; mais ces titres devenaient bien légers depuis qu'il avait été affilié à la société du Caveau, académie où il avait pour collègue dans son ancien secrétaire un chansonnier plus fort que lui. Des comédies mêlées de vaudevilles, des opéras-comiques, des essais en divers genres de littérature, et particulièrement un livre intitulé les Femmes, quel que soit leur mérite, prouvent qu'il avait reçu de la nature un esprit moins étendu et moins solide que son frère: on trouve dans ces diverses productions de la facilité, de la finesse, de la grâce; mais on y désirerait plus de vigueur, plus de vivacité et surtout plus d'originalité.
Ces deux dernières qualités ne lui manquaient pas, du moins dans la conversation: personne plus que lui n'était fécond en traits malins, en reparties imprévues et gaies. Apprenant un jour que les revenus étaient frappés d'un impôt équivalent au quart de leur intégrité: «Messieurs, disait-il,
Moi j'ai payé mon quart, et dis avec Voltaire:
À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère!»
Le Cabriolet jaune, opéra-comique de sa façon, qu'il s'obstinait à faire représenter, était sifflé chaque fois qu'on le représentait, bien que pour le faire marcher, il s'y fût attelé avec le musicien Tarchi. «Mettez, lui disait quelqu'un, votre Cabriolet sous la remise; il n'ira jamais.—Cela m'étonne d'autant plus, répondit-il, qu'on lui fait tous les jours un nouveau train!»