Un acteur de beaucoup de talent, et par cela même un peu gâté du public, le traitant, sans égard pour sa position antérieure, d'une manière par trop légère: «Mon cher ami, oubliez-vous que depuis la révolution nous sommes égaux?» lui dit modestement ce fils d'un maréchal de France.

Ce trait vaut à mon gré tous ceux qu'on a recueillis de lui: les autres, à tout prendre, sont des jeux de mots, des calembours; celui-ci est un des mots les plus fins qui aient été dits. Tel était, au fait, le genre auquel l'esprit du vicomte de Ségur s'appliquait le plus heureusement: ce qu'il a dit est beaucoup plus piquant que ce qu'il a écrit; l'éclat de la superficie rachetait amplement en lui le défaut de profondeur. Personne n'était plus brillant dans un salon: au milieu d'un cercle de femmes, c'était le premier homme du monde.

Très-supérieur à lui comme homme de lettres, Luce de Lancival ne pouvait lui être comparé sous aucun autre rapport. Plus remarquable par la franchise que par l'élégance, ses manières se ressentaient des habitudes des trois sociétés diverses qu'il fréquentait: c'était un mélange du ton affirmatif d'un professeur, et du ton gaillard d'un bon vivant, allié dans une certaine proportion avec celui de la bonne société, à laquelle Luce n'était pas étranger. Mais de cet amalgame résultaient quelquefois des effets d'autant plus amusans pour l'observateur, que Luce, assez étourdi de sa nature, ne songeait pas toujours à quel auditoire il avait affaire, et oubliait assez habituellement qu'il avait été grand-vicaire. Instruit en littérature, mais en littérature exclusivement, tout à la rhétorique, il s'était peu occupé de philosophie et moins encore de sciences; mais il écrivait avec une égale facilité le latin et le français, en rhéteur s'entend.

Comme prosateur, il n'a publié que des discours de collége, compositions estimables dans leur genre, mais bornées par trop dans leurs développemens. Je crois qu'il pouvait mieux faire. Comme poëte, il s'est exercé dans plusieurs genres: il a fait un poëme héroïque, un poëme satirique, des idylles, des chansons. Il y a dans ces divers ouvrages de la verve, de l'esprit, mais de l'esprit du monde moins que de l'esprit de collége; il y jaillit de source. On y trouve plus de talent que de grâce, et moins de grâce que d'affectation. Tel est surtout le caractère de son Achilléide, poëme d'ailleurs fort estimable.

Son poëme De Folliculus, satire composée contre Geoffroi, sent lui-même un peu le collége; mais là ce n'est pas un défaut. N'est-ce pas dans les formes avec lesquelles il attaquait, que ce pédant devait être attaqué? N'est-ce pas avec des verges de collége que ce cuistre devait être châtié?

Luce a fait aussi plusieurs pièces de théâtre: la meilleure, celle qui lui assure une réputation honorable et durable, est sans contredit la Mort d'Hector. Cette tragédie, où l'Iliade semble se reproduire tout entière, cette tragédie, animée du génie d'Homère, a obtenu un succès aussi brillant que mérité; elle eût infailliblement ouvert à son auteur l'accès de l'Institut, si la mort précipitée du triomphateur ne l'eût empêché de recueillir tous les fruits de son triomphe. Elle contribua du moins à accroître le bien-être de Luce pendant les derniers temps de son existence. Napoléon, à qui cette tragédie plaisait singulièrement parce qu'elle était plus propre à exalter l'enthousiasme militaire que les passions politiques, et qui l'appelait une tragédie d'avant-garde, gratifia Luce, à cette occasion, d'une pension de 6000 francs. Il ne lui accorda pas cependant la Légion-d'Honneur, quoique Luce la lui eût fait demander par plusieurs personnes en crédit, et particulièrement par le duc de Bassano, à qui j'avais fait connaître l'ardent désir qu'avait Luce d'obtenir une décoration si honorée alors. «Cela, me disait Luce, irait si bien avec ma jambe de bois! cela expliquerait ma blessure.»

L'explication n'eût été rien moins que véridique; ce n'était pas aux jeux de Mars qu'il avait perdu la jambe que cette bûche remplaçait. Assez désordonné dans sa manière de vivre, Luce courait au plaisir comme un héros court à la gloire, à travers les dangers, les yeux fermés; son sang, vicié, communiqua un caractère si pernicieux à une contusion qu'il s'était faite au genou, qu'après avoir enduré pendant deux ans les angoisses du mal et les dégoûts du remède, il fut obligé de consentir à l'amputation d'un membre qui se gangrenait. Il supporta cette opération avec une admirable constance, riant au milieu des douleurs, et consolant ceux qui souffraient en lui: sa gaieté naturelle sembla même s'accroître par ce sujet de chagrin, et lui inspira plus d'un couplet. Tous les ans à la saint Pierre, fête du docteur Le Breton qui l'avait opéré, il célébrait dans une chanson l'habileté de ce chirurgien, qui, disait-il, coupait une jambe aussi lestement que son patron coupait une oreille.

Ce sacrifice prolongea de seize ans sa vie, qu'il acheva à cloche-pied le plus joyeusement qu'il put; trop joyeusement même, car il est vraisemblable que les plaisirs, auxquels il se livrait en désespéré, en avancèrent le terme: il la fit courte et bonne.

L'amputation avait remédié à un effet du mal, mais elle n'en avait pas détruit le principe. Ce principe attaqua aussi la jambe qui lui restait, et l'invasion s'étendit à tel point que le fer fut jugé impuissant pour l'arrêter.

Luce mourut en 1810, à quarante-quatre ans, au moment où on lui apportait une médaille d'or, prix du discours latin qu'il avait composé dans son lit de douleur, pour un concours ouvert par l'Université, à la proposition de M. de Fontanes, au sujet du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. Son imperturbable philosophie ne l'avait pas abandonné un seul instant: il mourut presque en riant.