Cet excellent homme n'affligea que cette fois-là seulement ses amis, au nombre desquels étaient tous ses élèves; parmi eux on compte plus d'un homme d'une haute distinction, M. Villemain entre autres.
Je retrouvai chez Mme de Beaufort le poëte Le Brun; nulle part la malignité de son caractère ne s'est manifestée aussi odieusement que là. Objet d'une admiration peut-être excessive, il ne répondait que par des épigrammes clandestines aux éloges qu'on lui prodiguait. Et pourquoi ces épigrammes? parce que la maîtresse de la maison donnait aussi des éloges aux vers de Thomas Désorgues, poëte qui, sans avoir le génie de Le Brun, avait son mérite à lui. Mais Le Brun n'en voulait que pour lui seul: c'était le Dieu jaloux; c'était un fort mauvais homme: pas une personne de sa connaissance, pas un de ses amis même qu'il n'ait gratifié au moins d'une épigramme posthume.
Cela me rappelle une anecdote assez plaisante. Quand ce bonhomme mourut, le secrétaire perpétuel de la classe de l'Institut, à laquelle il appartenait, demanda, en nous annonçant cette nouvelle, quels étaient ceux de nous qui voulaient assister à ses obsèques? Silence universel d'abord; puis le cardinal Maury, dans un élan de charité chrétienne: «Moi, quoiqu'il ait fait des épigrammes contre moi.—Et moi aussi, malgré cela, dirent successivement tous les membres présens.—Et moi aussi, à cause de cela», dis-je quand vint mon tour. Si bien que, par cette considération, il fut conduit en terre par l'Académie entière. Que la terre lui soit légère!
CHAPITRE IV.
Le 13 vendémiaire.—Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, La Harpe et d'Avrigny sont compromis.—Conduite généreuse de Chénier.—Maison de Talma ouverte aux proscrits de tous les partis.—Un royaliste et un terroriste, tous deux hors la loi, se prennent de querelle entre la poire et le fromage.—La seule spéculation que j'aie faite dans ma vie.
Dans les temps de révolution, la crise qui met le parti vainqueur en péril dérive souvent du principe même de sa victoire. C'est ce qui arriva immédiatement après les journées de prairial. Ce n'était pas par amour pour le gouvernement que la jeunesse parisienne s'était ralliée aux troupes qui le défendirent. Les terroristes abattus, les jeunes gens dont la présomption s'était accrue par les éloges exagérés que la législature avait donnés à leurs services, se crurent appelés à régler désormais les destinées de la France. La partie de la Convention dont ils avaient raffermi le pouvoir, ne leur paraissant pas valoir mieux que celle qu'ils venaient d'écraser, ils résolurent de se débarrasser aussi de ces révolutionnaires; et tant avec l'aide de certains républicains aveuglés par d'implacables ressentimens, qu'avec celui des royalistes restés en France et des émigrés rentrés depuis thermidor, ils tentèrent d'anéantir la Convention et de rétablir la royauté sur les ruines de la république.
Ensanglantée de nouveau, la France se vit en proie à toutes les fureurs d'une réaction; et répétés dans tous les départemens, les chants de vengeance dont Paris retentissait furent pendant seize mois le signal de massacres non moins odieux que les crimes qui les avaient provoqués.
Ce mouvement, produit par des intérêts divers contre un ordre de choses qui les blessait également, pouvait bien en amener le renversement; mais comme ces divers intérêts poursuivaient chacun l'établissement d'un ordre de choses différent, le succès de cette coalition était-il à désirer? Dans quel chaos ne retomberait-on pas après, la victoire?
Cette considération empêcha quantité de bons esprits de seconder un mouvement contraire aux intérêts définitifs de la majorité de la France. Comme il était évident que la destruction de la liberté suivrait la ruine de la Convention, plusieurs ennemis même de la Convention se rallièrent à elle pour conserver la liberté.
Au fait, n'était-ce pas de cela véritablement qu'il s'agissait? Le règne de la Convention était arrivé à son terme. La nouvelle constitution, qui partageait entre deux conseils législatifs et un directoire exécutif les pouvoirs que ce sénat avait réunis en ses mains pendant sa longue dictature, venait d'être acceptée par les assemblées primaires. N'allait-elle pas être mise en activité, et ne procédait-on pas à l'élection des membres qui devaient composer les deux conseils?