Cette opération même fournit aux factieux l'occasion qu'ils attendaient pour agir ouvertement. Ayant remarqué que la constitution de 1791 avait été détruite en 1792, parce que les membres de l'Assemblée constituante, consultant la délicatesse plus que la politique, s'étaient déclarés inhabiles à faire partie de l'assemblée qui devait mettre cette constitution en activité, les conventionnels avaient décrété que les deux tiers de la législature nouvelle seraient pris dans l'ancienne législature. Leurs ennemis se prévalurent de cette disposition pour les accuser dans les assemblées primaires de vouloir se perpétuer dans le pouvoir, et la firent rejeter par les sections. La majeure partie de la garde nationale, qui de fait n'était que la majorité des électeurs, appuyant cette opinion, la Convention se vit menacée par vingt-cinq mille hommes auxquels elle n'avait que sept mille hommes à opposer.

On en vint aux mains. On sait quel fut le résultat de cette lutte. Les colonnes parisiennes qui, grâce à l'impéritie du général Menou, avaient remporté le 13 vendémiaire un avantage sur les troupes du gouvernement, s'étant hasardées le 14 à marcher sur les Tuileries, furent repoussées et dispersées par suite des dispositions qu'avait prises le général que Barras s'était adjoint dans le commandement de l'armée de l'intérieur, le général Bonaparte.

La Convention, qui se crut assez vengée par le canon, n'abusa pas de la victoire; nombre de personnes furent mises hors la loi à la vérité, mais on ne les rechercha pas dans les retraites où elles se réfugièrent. Une seule tête qui vint se livrer tomba malgré les précautions qu'une sage politique avait prises pour n'en abattre aucune.

Les proscriptions n'avaient eu pour but que d'éloigner des assemblées primaires, au moment des élections, les ennemis de la république. Ce but rempli, les proscrits reparurent bientôt, grâce à la facilité qu'ils eurent de purger leur contumace d'après le système d'indulgence adopté par le nouveau gouvernement.

Pendant les élections, il eût été dangereux toutefois pour eux de se laisser prendre; c'est ce qui pensa arriver à Regnauld de Saint-Jean d'Angély.

Sorti depuis le 10 thermidor de la cachette où il s'était enfermé depuis le 10 août, il en avait rapporté une haine trop profonde contre le parti qui l'avait forcé à s'y réfugier, pour ne pas saisir avec avidité l'occasion de la satisfaire. Aspirant ouvertement à se faire élire, par suite de l'influence que lui avaient acquise sa réputation et ses talens, il avait été nommé président de sa section, secrétaire d'une assemblée électorale, et capitaine de grenadiers nationaux. Ces titres divers, qui semblaient lui garantir sa nomination à la législature, le rendaient aussi redoutable que qui que ce fût pour la Convention. Ses démarches, en conséquence, avaient été attentivement surveillées; on n'ignorait pas qu'après avoir échauffé les esprits comme orateur, il avait dirigé comme officier sa compagnie contre le gouvernement établi: on avait en conséquence donné ordre de l'arrêter. Heureusement cet ordre fut-il paralysé dans son exécution par la générosité de Chénier.

Malgré tant de raisons pour se tenir sur ses gardes et même pour ne pas se montrer, peu de jours après le 14 vendémiaire, Regnauld, ignorant qu'un mandat avait été lancé contre lui, ou s'imaginant que braver le danger c'était le détourner, ne s'avise-t-il pas d'aller à l'Opéra-Comique en loge découverte, avec sa femme dont la beauté attirait tous les regards! Assez surpris de sa sécurité, j'étais dans cette loge avec eux, quand une personne que je ne connaissais pas se la faisant ouvrir, m'engage à sortir, et me dit que quelqu'un désirait me parler au foyer. J'y cours, j'y trouve Chénier, avec qui je n'avais pas eu de rapports depuis le 10 thermidor: «N'êtes-vous pas, me dit-il, avec Regnauld de Saint-Jean d'Angély?—Oui.—Quel intérêt prenez-vous à lui?—Celui que je n'ai jamais cessé de prendre à la famille où il est entré en épousant une demoiselle de Bonneuil.—Cette belle personne qui est avec lui?—Oui, la fille d'une dame que votre frère André a éperdument aimée.—Allez donc dire à son mari de sortir d'ici sans perdre un moment.—Et pourquoi?—Ignorez-vous qu'il est gravement compromis dans l'affaire des sections? Il y a ordre de l'arrêter partout où on le trouvera: s'il reste un quart d'heure, une minute de plus ici, il est perdu; le mandat d'arrêt est signé. Qu'il se garde même de rentrer chez lui: peut-être les gendarmes y sont-ils. Qu'il s'en aille; qu'il se cache. Allez vite.»

Regnauld, comme on le pense, se hâta de profiter de l'avis que lui donnait un homme qu'il aimait peu et qui ne l'aimait pas. Après le combat, les haines se taisent dans les âmes généreuses, et l'homme du parti vaincu n'est plus pour elles qu'un homme à plaindre. On mettait en effet les scellés chez Regnauld pendant qu'il s'attendrissait, en voyant l'opéra de Philippe et Georgette, sur une situation semblable à celle où il se trouvait sans trop s'en douter.

Après quelques semaines, il recouvra la liberté par l'effet de l'amnistie qui signala l'installation du gouvernement directorial. Il avait été écarté de la législature; le but était rempli.

Ce n'est pas le seul service de ce genre que Chénier rendit à cette époque. D'Avrigny aussi s'était prononcé contre les conventionnels: non content de pérorer dans sa section, la section Le Pelletier, poussé par un zèle héroïque, pendant que le président était allé prendre quelque repas ou quelque repos, il avait occupé le fauteuil; et pour que l'assemblée, qui s'était déclarée en permanence, ne restât pas sans régulateur, il avait porté la main à la sonnette, insigne d'une autorité fort dangereuse pour ce moment, insigne qui appelait la proscription sur tous les imprudens qui pendant ces jours-là oseraient y toucher; et à ces causes, il avait été arrêté. Chénier, qu'à la demande de cette bonne Mme d'Avrigny j'allai prier d'intervenir en faveur de ce président d'office, me promit de faire en sorte qu'on ne lui fût pas rigoureux. En effet, malgré les dénonciations qui avaient été faites contre lui au comité de gouvernement, d'Avrigny fut mis en liberté au bout de quelques jours, indulgence dont il était presque tenté de s'offenser quand il sut que son libérateur, pour la lui concilier, s'était fondé sur le peu d'importance que son talent prêtait à ses opinions. Chénier désobligeait quelquefois en obligeant.