Chénier éprouva plus de difficultés à garantir La Harpe des effets de l'animosité provoquée contre lui par ses déclamations. Converti par la persécution, mais changeant de parti sans changer de caractère, depuis sa sortie de prison cet homme immodéré en tout attaquait la révolution avec toute la violence et toute l'acrimonie qu'il avait mises d'abord à la défendre. Il n'avait pas péroré dans sa section, mais il avait fait de la chaire du lycée de Paris une véritable chaire de paroisse, où, en expiation de ses anciennes erreurs, provoquant de tous ses voeux la contre-révolution qu'il servait de tous ses moyens, il vouait à l'exécration non seulement les doctrines révolutionnaires qu'il avait exagérées, et les doctrines philosophiques qu'il avait déshonorées, mais encore les philosophes qui, en déplorant l'abus qu'on avait fait de leurs principes, ne croyaient pas devoir les abjurer.

Chénier, qu'il n'oubliait pas dans ses anathèmes, mit toute sa vengeance à détourner de la tête de cet énergumène la proscription qu'il ne cessait d'appeler sur la tête des autres. Il défendit constamment dans le comité La Harpe, qui dut plus d'une fois son salut à la généreuse obstination d'un homme qu'il n'a jamais cessé d'outrager.

De toutes les sentences mortelles qui furent prononcées pour faits relatifs aux journées de vendémiaire, je l'ai dit, une seule fut exécutée; elle frappait un homme pris les armes à la main à la tête d'un rassemblement armé. Condamnés par contumace, les autres ne furent pas même recherchés dans les retraites qu'ils avaient choisies.

Talma dont la maison, comme celle du bon Dieu, était ouverte à tous les pécheurs, et qui, après avoir recueilli plus d'un fédéraliste au 31 mai, hébergeait un terroriste depuis prairial, reçut un royaliste qui, à la suite des journées de vendémiaire, se crut obligé de se cacher.

Quoique l'homme de prairial appartînt à une faction qui l'avait proscrit comme girondin, et l'homme de vendémiaire à un parti qui l'eût proscrit comme révolutionnaire, ne voyant en eux que des proscrits, il leur prodiguait tous les soins de l'hospitalité la plus attentive. Mais craignant qu'ils fussent moins indulgent entre eux qu'il ne l'était pour eux, il leur laissait ignorer qu'également miséricordieux pour tout le monde, il les logeait sous un toit commun; et comme le terroriste était caché au grenier, il avait caché le royaliste à la cave.

Julie ne m'avait pas mis d'abord dans la confidence. Quelque temps après avoir recueilli le premier, comme elle désirait procurer quelque distraction à ce malheureux qui passait ses journées dans une solitude absolue: «Auriez-vous bien de la répugnance, me dit-elle un soir, à souper avec un terroriste?—Avec un terroriste!—Avec Fusil.—Fusil, qui vous dénonçait aux jacobins vous et votre mari?—Peut-être.—Et par quel hasard souperait-il chez vous?—Par le hasard qui fait qu'il y loge.—Et par quel hasard le logez-vous?—Parce qu'il nous a demandé asile contre le décret qui le met hors la loi. Il ne mourra pas sur l'échafaud, je l'espère; mais j'ai peur qu'il ne meure d'ennui si je ne trouve quelque moyen de le récréer. À l'heure du souper, ma porte est fermée: il peut venir ici sans risque. Il y vient quand nous sommes seuls; il y viendrait ce soir, si vous n'aviez pas trop peur de lui.—Horreur, voulez-vous dire. Mais quand vous vous montrez si généreuse, quand vous surmontez votre haine, pourrais-je ne pas surmonter une répugnance?»

Le terroriste dès ce soir-là prit place entre nous. Nous reconnûmes bientôt avec plaisir que nos égards pour son malheur le touchaient, l'apprivoisaient même. S'il n'était pas tout-à-fait désabusé de sa doctrine, du moins avouait-il qu'il ne lui serait plus possible désormais de la pratiquer, qu'il ne s'en sentait plus le courage. Être dégoûté d'une vertu pareille, c'était presque en être corrigé.

À dater de ce jour, il venait donc souper tous les soirs en compagnie, quand survint le proscrit de vendémiaire. Ses hôtes se crurent obligés alors à plus de précautions. Sans lui en expliquer la raison, ils n'invitèrent plus que de deux jours l'un le terroriste à souper, où le royaliste était invité aussi de deux jours l'un, mais de manière à ce qu'ils ne pussent pas se rencontrer.

L'arrangement était sage. On aurait bien fait de s'y tenir. Mais comme il privait chacun des reclus de la moitié des adoucissemens qu'on pouvait apporter à sa situation, Julie, au bout de quelques jours, se le reprocha comme un excès de prudence, comme un acte de cruauté: «Le malheur, disait-elle, doit avoir disposé ces pauvres gens à l'indulgence; ils seront sûrement l'un pour l'autre ce qu'ils sont l'un et l'autre pour nous, un objet de pitié. Nous leur faisons injure en les croyant moins généreux que nous, qui avons tant à nous plaindre de tous deux. Il faut les faire souper ce soir ensemble.—Oui, il faut les faire boire ensemble, dit Talma. Ils ne se connaissent pas: présentons-les l'un à l'autre comme des amis de la maison. Si la conversation s'engageait sur les affaires publiques, nous ne la laisserions pas aller trop loin; et puis rien ne serait plus facile que de les réconcilier. Le verre à la main on se passe tout. Faisons-les souper ensemble, ce sera drôle!»

Le projet s'exécuta le soir même. Ignorant qui ils étaient, ces Messieurs furent d'abord très-polis, très-prévenans entre eux. Leur attitude toutefois était tant soit peu différente. Celle du terroriste avait ce caractère de modestie qui sied au soldat d'un parti battu. Celle du royaliste, au contraire, était aussi arrogante que s'il eût été le chef d'un parti vainqueur. Qu'était-ce pourtant que ce royaliste? un pauvre clerc de notaire, qui, président par intérim, comme d'Avrigny, s'était brûlé les doigts en touchant à la sonnette pendant l'incartade des sections.