L'aspect de la place de Bellecourt me remplissait d'indignation. Celui de la promenade dite les Brotteaux me pénétrait de douleur. Là des monumens dispersés sous l'ombrage, et décorés d'inscriptions touchantes, me rappelaient que moissonnée, soit par les boulets de l'armée révolutionnaire, soit par la mitraille des commissaires de la Convention, l'élite de la population lyonnaise reposait sous les gazons de cette promenade, qui néanmoins était toujours ouverte aux plaisirs du peuple. Le contraste de cette foule qui se livrait à la joie au milieu de tant de sujets de tristesse, et qui dansait sur des tombes, m'affligea vivement; aussi ne fis-je que traverser cette promenade.
Je compris là toutefois, en la déplorant, la fureur avec laquelle tant de familles ont réagi après la chute du régime de la terreur contre les agens de la faction qui les avait décimées. En révolution les crimes sont toujours doubles au moins, et la société n'a pas moins à se garder de la vengeance que de l'offense.
J'eus occasion de remarquer à Lyon, comme je l'avais déjà fait à Paris, que dans les réactions les gens les plus terribles ne sont pas ceux qui pendant l'oppression s'étaient montrés les plus courageux, et que les ressentimens des lâches sont plus implacables que ceux des braves. Cela ne tiendrait-il pas à ce que le lâche a un mal de plus que le brave à venger, le mal que fait la peur?
Rien ne me fatiguait, ne m'impatientait comme je ne sais quel bourgeois, clerc de notaire aussi, je crois, qui n'ouvrait jamais la bouche que pour vanter la fureur qui ensanglantait de nouveau cette ville déjà trop ensanglantée. À l'entendre, personne mieux que lui n'avait fait son devoir en dépit des bombes. Il ne commençait jamais une phrase que par ces mots, dans le temps du siége. «Et que faisiez-vous dans le temps du siége? lui dis-je une fois; combattiez-vous?—Je ne quittais pas ma section, qui était en permanence.—Et où tenait-elle ses séances?—Dans la cave de mon patron», répondit aussi fièrement que naïvement ce brave homme. C'était vrai.
La vengeance prend trop souvent le caractère du crime qu'elle punit.
Bénie soit donc la mémoire de l'homme qui a mis un terme à toutes les
réactions, et qui, étranger à tous les partis, les a comprimés tous.
Celui-là est venu véritablement au nom du Seigneur.
Nous nous arrêtâmes à Lyon quatre jours, pendant lesquels Lenoir, qui est Lyonnais, me fit voir ce qu'il y avait de plus curieux dans la ville et dans les environs. Ce n'est pas sans un vif plaisir que je retrouvai, près du faubourg de la Guillotière, deux amis dans un même ménage. Buffaut, frère aîné de Mme de La Tour, lequel avait tout récemment épousé l'aînée des filles de Mme de Bonneuil, venait de s'établir non loin de là dans une manufacture sur le bord du Rhône. J'y passai avec eux vingt-quatre heures, pendant lesquelles je me crus à Paris. Comme ils me témoignèrent le désir d'entendre en entier mon nouvel ouvrage, dont ils ne connaissaient que des fragmens, cédant à leurs instances, quoique j'eusse laissé mon manuscrit chez moi, je le leur récitai tout entier sans hésiter. C'est un de ces tours de force qu'il ne m'est plus permis de tenter.
Notre trajet de Lyon à Avignon ne se fit pas sans aventure, sans péril même. On peut le faire en bateau par le Rhône sur lequel on embarque sa voiture, et qui vous porte en moins de trente heures dans cette ville où des chevaux ne vous mèneraient pas en moins de deux jours. On trouve à cette manière de voyager économie de temps et d'argent, pourvu toutefois qu'on ne soit pas contrarié par le vent; car s'il passe au midi, pour peu qu'il soit violent, il oppose à votre marche un obstacle que la rapidité du courant ne saurait vaincre. Force vous est de descendre à terre, et d'attendre dans une auberge qu'il souffle dans une direction plus favorable.
Nous arrivâmes assez rapidement devant Valence; mais à la hauteur de cette ville le vent contraire s'éleva soudain. Comme il était accompagné de pluie, le patron de la barque pensa qu'il s'apaiserait bientôt, et nous engagea à descendre et à dîner pendant la durée de ce court orage. Nous suivîmes son conseil. Laissant à sa garde notre chaise de poste, nous montâmes à la ville, où nous dînâmes à la première auberge qui se rencontra sur notre chemin.
Le dîner fini, le vent nous paraissant moins fort, nous nous décidâmes à repartir. Ce n'est pas sans difficulté que le patron y consentit. L'attrait d'une récompense ayant triomphé de sa répugnance, nous nous rembarquons, mais en vain. L'opposition du vent fut si violente qu'elle ne put être vaincue ni par la force du fleuve, ni par l'impulsion des rames, et l'effet d'une résistance égale à la puissance qui nous poussait nous fit courir d'une rive à l'autre sans avancer ni reculer.
Cependant les secousses que recevait de ces deux forces combinées notre bateau, dont la construction était des plus légères, en altéraient évidemment la solidité. De plus, les vagues entraient à bord avec assez d'abondance pour que le chien du pilote s'y désaltérât largement. Il fallut en conséquence, après une heure et demie de fatigue, revenir au point d'où nous étions partis; ce à quoi nous ne réussîmes pas sans peine. «Nous l'avons échappé belle, dit le patron en sautant à terre. Vous me donneriez tout ce qu'il y a dans votre cabriolet, que je ne me remettrais pas en route tant que soufflera ce maudit mistral.» Il ignorait, à la vérité, qu'il y avait une cinquantaine de mille francs en or dans ce cabriolet.