Cédant à la nécessité, nous retournâmes à notre auberge, laissant dans le bateau, que son propriétaire amarra au rivage, notre voiture toute chargée, mais d'où Lenoir retira cette fois un havresac qu'il avait quelque peine à porter. «Je couche ici, nous dit le patron en s'établissant dans la voiture. Soyez tranquille: dès que le temps sera meilleur, mon camarade ira vous avertir, et nous partons, quand ce serait au milieu de la nuit.»
Pendant une heure et demie, nous avions couru le danger auquel le grand Condé fut exposé sur le même fleuve, et nous ne nous montrâmes pas moins imperturbables que lui. J'avouerai pourtant, quant à moi, que je ne fus pas tout-à-fait aussi brave; car je n'avais aucune conscience du danger que j'affrontais; je n'avais pas non plus, j'en conviens, la même raison que lui pour être tranquille[13].
Il nous fallut attendre trois jours un temps meilleur, dans une ville qui n'est rien moins que belle et que le mauvais temps n'embellissait pas: heureusement est-elle voisine du clos de l'Ermitage. Des truffes et du vin délicieux nous firent prendre patience.
Au milieu de la troisième nuit, vers deux heures du matin, le vent changea enfin. Fidèle à sa parole, le patron vint nous réveiller. Un quart d'heure après, nous étions à flot.
Il ne nous arriva rien de remarquable de Valence à Avignon, pas même au Pont-Saint-Esprit. Nous le passâmes sans encombre, bien que nous ne fussions pas descendus de bateau. Nous soupâmes fort gaiement à Avignon, grâce surtout à un incident dont je ne me souviens pas sans rire. On nous avait réunis à d'autres voyageurs. Ces messieurs étant d'humeur aussi facile que nous, nous nous trouvâmes bientôt à l'aise comme entre vieilles connaissances. Mon camarade, qui est fort adroit quand il y songe, s'amusait, en recevant les assiettes, à les faire voltiger jusqu'au plafond, où elles s'élevaient en faisant plusieurs révolutions sur elles-mêmes, comme Paillasse quand il fait le saut périlleux; et aux grands applaudissemens des convives, il les rattrapait dans leur chute avec assez de dextérité pour n'en pas casser une. «Ce tour est fort joli, dit un des spectateurs, mais il n'est pas difficile à faire.—Difficile! répliqua l'escamoteur, dites qu'il est des plus faciles. Tous les talens se trouvent dans tous les hommes. Essayez.—Voilà qui est bien dit, reprend notre homme en s'essayant avec une assiette, qu'il casse.—Pas mal, pour un premier coup: essayez encore.» Nouvel essai, nouvelle assiette cassée. «Une seconde fois ne compte pas. Je n'ai réussi, moi, qu'à la troisième fois», reprend le professeur en recommençant son tour avec plus de facilité que jamais. L'écolier de recommencer, et de casser une troisième assiette plus gauchement qu'auparavant. «Courage, vous y viendrez. Voyez comme c'est aisé.» Affriolé par les encouragemens que lui donnait son perfide maître, l'apprenti recommença vingt fois sa tentative sans plus de succès; ce qui nous divertissait d'autant plus, qu'il ne manquait pas, à chaque assiette cassée, de demander papier, plume et encre, et de donner un bon sur sa maison en disant: «Qu'est-ce que cela me fait à moi? ne suis-je pas fabricant en terre de pipe?» Si on l'eût poussé davantage, il eût renouvelé toute la vaisselle de l'auberge. Le plancher était tout couvert de débris. Comme il y avait long-temps que le jeu durait: «En voilà assez pour une première leçon, lui dit Lenoir. Dans quinze jours je reviendrai ici, et je vous en donnerai une seconde, si cela vous amuse. En attendant, essayez-vous dans votre magasin.» Et disant cela, oubliant qu'il tenait à sa main un compotier, il le laissait tomber sur son voisin; c'est qu'il n'est adroit que quand il plaisante.
Le lendemain nous allâmes coucher à Aix, où nous arrivâmes long-temps après la chute du jour. Nous avions éprouvé un retard considérable au passage de la Durance.
Que l'aspect de ses rives désolées m'affligea! que celui de la Provence répondit peu d'abord à l'idée que je m'en étais faite! Je m'imaginais entrer dans le printemps: au lieu de la verdure et des fleurs, je ne rencontrais que l'olivier poudreux, dont le feuillage n'est guère moins triste que la nudité de nos arbres forestiers.
La tiédeur de la température était, à mon sens, le seul avantage que nous eût procuré jusques alors la longue course que nous achevions sur la terre aride qui recouvre les roches depuis Lambesc jusqu'à Septem.
Ces roches, à travers lesquelles la grande route est creusée, et qui s'étendent au loin à droite et à gauche dans des forêts de pins, servent souvent de retraite aux voleurs. Nous ne l'ignorions pas, grâce à l'attention qu'on avait à chaque poste de nous en avertir, pour nous déterminer à prendre des escortes que les voleurs peut-être nous auraient fournies.
Lenoir s'y refusait constamment, moins par économie que par suite d'un système trop singulier pour que je ne croie pas devoir le développer. «Si nous prenons une escorte, me disait-il, nous donnerons à penser que nous avons un grand intérêt à le faire, et ce serait un avertissement pour les voleurs, s'il y en a qui nous épient pendant que nous changeons de chevaux. On croira au contraire que des gens qui ne prennent aucune précaution n'ont rien à perdre; et puis, si nous étions attaqués dans ces rochers, deux hommes suffiraient-ils à nous défendre? Il vaut mieux s'en fier au hasard. Je crois d'ailleurs que tant de gens n'ont été dépouillés par les voleurs que pour s'y être mal pris avec eux. Au lieu de leur montrer le pistolet, que ne leur parlaient-ils raison? Il n'y a pas d'homme qui n'entende raison. Je suis persuadé qu'en pareille rencontre j'amènerais ces gens-là, en leur parlant principes, à un partage amiable, et à recevoir leur part, au lieu de la prendre.»