De la même époque date ma liaison avec le général Leclerc. Parti comme volontaire dans le bataillon de Paris, il avait fait la guerre avec assez de distinction en Savoie et à Toulon pour arriver, bien que très-jeune, au grade d'adjudant-général: c'est en cette qualité qu'il commandait la place de Marseille. Il remplissait ses devoirs avec une rare exactitude. Sa fermeté ramena l'ordre dans cette ville si turbulente. C'est aussi un de ces jeunes gens qui n'ont pas eu de jeunesse.

Leclerc avait plus de jugement que d'esprit, et pourtant il n'était pas exempt de présomption. Son importance allait au-delà de sa capacité, bien qu'il n'en manquât pas; son ambition surtout était excessive; mais tout cela était recouvert par les dehors les plus graves: c'était d'ailleurs un honnête homme dans toute la force du terme.

Il avait auprès de lui comme adjudant un officier nommé Charles. Ce jeune homme-là était vraiment un jeune homme; il était, lui, de toutes nos parties. Je n'ai pas connu de meilleur camarade et de caractère plus égal.

La vie de Marseille me plaisait assez. La maison Laugier, d'où nous sortions peu, était le centre de la société la plus aimable et la plus gaie. J'attendais donc assez patiemment l'époque de notre départ, quand Lenoir me proposa de faire avec lui une course jusqu'à Montpellier, où je ne sais quel intérêt l'appelait. Je n'eus pas regret à ma complaisance, je vis Nîmes.

Il faut qu'un charme particulier soit réellement attaché à certaines proportions pour qu'elles produisent un effet si constant sur les gens les moins instruits des principes de l'architecture. J'ai vu tous les monumens de l'antique Italie, les temples de Pestum exceptés, aucun n'a excité en moi le genre d'admiration que j'éprouvai en voyant ce petit temple que les Nîmois appellent la Maison-Carrée. Je ne pouvais me lasser de le regarder, tout en m'étonnant d'un plaisir que me donnait l'aspect d'un édifice dont l'architecte n'avait eu aucune difficulté à vaincre, d'un édifice qui n'offrait rien d'extraordinaire, si ce n'est l'admirable accord de toutes ses parties.

C'est avec un ravissement d'un autre genre que je contemplai les arènes et le pont du Gard. Mais devant ces monumens-là je me rendais compte de mon admiration. La puissance qui a transporté les blocs énormes dont ce cirque est construit, la hardiesse qui a jeté sur la vallée du Gardon cet aqueduc qui lie les deux montagnes entre lesquelles il coule, tout cela saute aux yeux; l'impression que produisent sur nous ces manifestations du génie humain se conçoit; mais l'extase où vous jette l'aspect d'une petite chapelle posée sur le sol le plus uni, qui me l'expliquera?

Les monumens de Montpellier me plurent moins que ceux de Nîmes. C'en est pourtant un digne de fixer l'attention que cette place du Pérou, au centre de laquelle règne la statue élevée à Louis XIV après sa mort, comme le constate l'inscription. Mais comme, à cette époque de destruction, cette statue avait été brisée et fondue, cette place n'était plus qu'un corps sans âme. La vue dont on jouit de là m'enchanta. Je ne sais si la ligne onduleuse et bleuâtre qu'on me montrait au sud-ouest était dessinée par les nuages ou par les Pyrénées, mais c'était bien la mer que cette nappe immense qui au midi se développait comme une gaze argentée.

Malgré la contrariété que me donnait l'aqueduc qui vient en se cassant dans sa direction s'appuyer à la montagne du Pérou, la vue de cette place me charma plus, j'en conviens, que celle d'un monument dont le peuple de Montpellier me parut faire bien plus de cas, et qu'il appelle la Coquille. Vous voulez sans doute voir la Coquille, nous avait dit le postillon en entrant dans la ville; et nous conduisant à l'auberge par le plus long, il nous fit faire un demi-quart de lieue de plus sur le plus mauvais pavé qui soit en France, pour nous faire voir la Coquille.

Cette coquille est une section de voûte qui soutient l'angle d'une maison qu'on a été obligé d'échancrer pour rendre praticable la rue sur laquelle elle est projetée.

En retournant à Marseille, nous traversâmes le Rhône à Beaucaire. Devant nous s'élevait cette tour de Tarascon, de laquelle des prisonniers avaient été précipités par des hommes qui prétendaient venger l'humanité, et se déployait la promenade d'où les dames de la bonne société, tout en prenant le frais, avaient tranquillement contemplé ce spectacle! Les rochers sur lesquels est assise cette prison me semblaient encore sanglans; leurs cavités me semblaient retentir encore de leurs cris. Laissant sur notre gauche ce théâtre d'horreur, nous nous détournâmes pour aller voir les antiquités de Saint-Remi, autres témoignages de la magnificence et de la domination romaine.