Il y avait peu de jours que nous étions de retour à Marseille, quand mon camarade fut rappelé tout à coup à Paris par les suites de l'opération qu'il avait commencée, et aussi par l'intention d'en lier une nouvelle de même nature. Comme le succès de ces sortes d'affaires exigeait une grande célérité d'exécution, et qu'il lui importait d'emmener avec lui quelqu'un qui devait l'y aider, il m'engagea à l'attendre à Marseille pendant les quinze ou vingt jours que durerait son absence, pour en repartir ensemble après son retour. «Restez avec nous, me dit Méchin, vous ne connaissez pas la Provence. Nous ferons une tournée dans le département du Var et dans celui de Vaucluse, que la commission doit visiter.»
Nous touchions à la fin de décembre. La veille même de Noël, nous nous mîmes en route pour Toulon. Le temps était magnifique; c'était celui d'un beau jour d'avril sous le climat de Paris. Quittant la voiture pour monter un cheval qu'on avait mis à ma disposition, je pus jouir à l'aise du spectacle que m'offrait une nature tout-à-fait nouvelle pour moi. Ces pins que traverse la vallée de Cuge, ces immenses rochers entre lesquels est frayée la route d'Oulioule, tout cela me frappait d'étonnement. Il redoubla quand, sorti de ces gorges, je vis Toulon se dessiner comme un croissant entre les montagnes qui l'abritent du côté du nord, et la mer qui baigne ses murs du coté du midi.
On m'expliqua sur les lieux mêmes toutes les opérations du siége, et particulièrement celles qui avaient forcé les Anglais à sortir de cette ville qu'ils n'avaient pas prise, et qu'ils tenaient pour imprenable. Une batterie qui foudroyait la rade où stationnait leur escadre opéra ce prodige. Le jeune capitaine qui avait conçu cette combinaison me parut un général. Un an après, toute l'Europe fut de cet avis.
J'employai en excursions les dix jours que je passai à Toulon. Aussitôt après le déjeuner, je sortais de la ville avec Méchin, et nous allions visiter les positions que l'ennemi avait occupées, telles que le pas de la Masque et le Mont-Faron, positions flanquées et couronnées de redoutes réputées inaccessibles, et où nous n'arrivâmes qu'avec des peines incroyables, quoique nous n'eussions rien à porter que le bâton qui nous soutenait; positions jusques auxquelles, le sac sur le dos et le fusil sur l'épaule, nos soldats avaient néanmoins gravi sous la mitraille, et qu'ils avaient emportées à la baïonnette.
Nous poussâmes nos courses jusqu'à la ville d'Hières où je passai une nuit. M. Fille, propriétaire des plus beaux bosquets d'orangers qui soient dans cette moderne Hespérie, ne voulut pas que nous prissions gîte ailleurs que chez lui. Là commença pour moi l'année 1796, année sans hiver. Quand je me réveillai au rayon d'un soleil de printemps, de mon lit, d'où j'apercevais le jardin, je me vis entouré d'arbres couverts d'or et d'argent, d'orangers chargés de fleurs et de fruits. Le parfum qu'ils exhalaient, joint à celui d'un monceau de violettes que le domestique de la maison m'avait apporté de la part de son maître, remplissait ma chambre où pénétrait aussi la douce chaleur qui en provoquait le développement. Je m'habillai les fenêtres ouvertes, à une époque où un habitant de Paris ne croit pas pouvoir calfeutrer assez exactement les siennes.
À Toulon, où je retrouvai Fréron à l'auberge, je fus témoin d'une scène qui, tout en peignant son caractère, peint aussi celui d'un homme qui n'a pas moins marqué que lui à l'époque la plus désastreuse de la révolution, mais qui s'est tiré d'affaire avec plus d'habileté; scène de comédie, bien que jouée par des acteurs tragiques. Cet homme, dont j'ai déjà parlé, est Salicetti.
Ce député, qui avait été fortement compromis dans les troubles de prairial, s'était soustrait par la fuite au mandat lancé contre lui, et était allé attendre en Corse le moment de reparaître sans danger sur la scène politique. Ce moment lui paraissant arrivé, car le gouvernement directorial venait d'être substitué à celui de la Convention, Salicetti, protégé d'ailleurs par l'amnistie, s'était hâté de revenir en France. Débarqué à Toulon, son premier soin fut d'aller saluer le commissaire du gouvernement, c'est-à-dire le chef du parti qu'il avait voulu faire proscrire et qui l'avait proscrit. Rien de plus cordial que leur entrevue. On ne se serait pas douté que des hommes qui s'embrassaient si affectueusement se fussent réciproquement disputé leur tête. Fréron offre à dîner à Salicetti; celui-ci accepte, et les voilà buvant ensemble aussi gaiement que deux housards qui viennent de se sabrer boivent entre deux escarmouches, en attendant le signal de se sabrer de nouveau. Au fait, il n'y avait pas plus de rancune entre eux qu'il n'y en a entre deux joueurs d'échecs, le jeu terminé. Les haines de parti n'entraînent pas toujours des haines personnelles.
Après le dîner, Salicetti, à qui Fréron offrait un appartement, lui déclara en le remerciant qu'il ne pouvait prolonger son séjour à Toulon, et qu'il partait à l'instant même pour Paris. «Puis-je t'être là de quelque utilité? ajouta-t-il; dispose de moi. N'as-tu pas quelque commission pour Barras? n'as-tu rien à lui demander? dépêche-toi. Quand on met en activité une organisation nouvelle, il faut, dès le premier moment, s'y faire caser. Les places sont au premier occupant; pour peu que vous tardiez, vous les trouvez toutes prises.—C'est à quoi je pensais, dit Fréron. Mes fonctions de commissaire du gouvernement ne sont que temporaires; dans quelques mois ma mission sera terminée. Je n'ai pas été réélu, pas plus que toi, à la nouvelle législature; si je ne prends mes mesures, je me trouverai tout-à-fait écarté des affaires; je me trouverai dans la rue. Mais j'ai jeté mon dévolu sur certaine place que Barras ne peut me refuser, celle de commissaire du gouvernement auprès de l'armée d'Italie.—Excellente idée! s'écrie Salicetti. Au fait, le Directoire a intérêt à mettre cette armée sur un pied formidable. L'importance de cette place s'accroîtra en raison de celle de l'armée. Tu as sans doute déjà écrit à Barras à ce sujet?—Pas encore; mais à mon retour à Marseille, où je lui rendrai compte de la tournée que je fais, et à laquelle les intérêts de l'armée d'Italie ne sont pas étrangers, tu penses bien que je n'oublierai pas de lui parler de cet objet.—Bien; mais en attendant, je le préviendrai, moi, de ton désir. Rien de plus fondé qu'une pareille demande; personne n'a plus de droits que toi à cette place; personne n'y est plus propre. Avant peu tu auras de mes nouvelles.»
Cela dit, après avoir embrassé derechef son ancien collègue, Salicetti se jette dans sa chaise de poste. «À Paris au plus vite, et par le plus court», criait-il au postillon.
«C'est vraiment un drôle de corps que ce Salicetti!» disait Fréron. Quinze jours après il en eut la preuve. Comme il n'était jamais pressé, il n'avait pas encore expédié ses dépêches au Directoire, mais il songeait sérieusement à s'en occuper, quand à déjeuner on lui apporte je ne sais quel journal. Il y jette les yeux: «Salicetti est nommé commissaire du gouvernement près de l'armée d'Italie! s'écrie-t-il. C'est vraiment un drôle de corps que ce Salicetti!» ajoute-t-il en éclatant de rire.