J'avais la facilité de voir dans tous leurs détails les établissemens qui depuis plus d'un siècle faisaient de Toulon l'une des premières villes maritimes du monde; j'en usai. Sur cette place, encombrée de ruines encore fumantes, ce qui avait échappé à une destruction absolue excitait encore l'admiration. À ces immenses débris on pouvait juger de l'immensité de nos pertes. Et ce sont des Français qui avaient livré Toulon à l'étranger auteur de ces ravages! Si cet aspect n'excusait pas l'atrocité de leur châtiment, du moins faisait-il concevoir le premier emportement qui l'avait ordonné.

Quelques vaisseaux en construction avaient pourtant été sauvés des flammes, tels que le Thémistocle, le Franklin, le Guillaume-Tell et le Sans-Culotte, depuis nommé l'Orient; leurs carènes seules étaient terminées. Gréés et armés à l'occasion de l'expédition d'Égypte, ces bâtimens furent pris ou brûlés deux ans après dans la rade d'Aboukir: leur sort était de ne pas échapper aux Anglais.

Des constructions de Toulon, celles qui m'étonnèrent le moins ne sont pas les bassins de Brogniard; ateliers immenses bâtis dans la mer, au-dessus du niveau de laquelle ils s'élèvent. Leurs parois, qui dessinent une ellipse, sont intérieurement façonnées en degrés; on se croit là dans une arène antique jetée au milieu des ondes. Dans l'intérieur de ces bassins, qui, par le moyen des pompes et d'une écluse, se vident et se remplissent à volonté, se fabriquent à sec les vaisseaux, qui s'y trouvent à flot dès qu'ils sont achevés. La précipitation avec laquelle l'ennemi fut obligé d'évacuer le port ne lui permit pas de dégrader ces constructions, heureusement incombustibles.

Nous fîmes aussi dans la campagne quelques promenades de pur agrément. C'était le moment de la cueillette des olives et de la fabrication de l'huile. Les vendanges sont plus gaies, même celles de Surène.

CHAPITRE III.

Excursion dans le Comtat.—La fontaine de Vaucluse.—Inconvéniens de l'excès de confiance.—Antiquités d'Orange.—Retour à Marseille.

Lenoir n'était pas encore revenu de Paris quand je revins à Marseille. Je l'y attendais, lorsque Méchin me proposa de l'accompagner dans une tournée que la commission allait faire dans le département de Vaucluse.

Vaucluse! quels souvenirs ce nom-là ne réveille-t-il pas dans la tête d'un poëte? J'acceptai la partie à condition que je ferais le voyage à cheval. Je ne sache pas de meilleure manière de voir le pays. Le lendemain nous allâmes coucher à Aix. Comme je ne me mêlais pas des affaires, et qu'indépendamment de ce que je n'avais pas mission pour cela, mon goût ne m'y portait pas, pendant que le commissaire et les fonctionnaires publics discutaient les mesures relatives au maintien de l'ordre, je parcourais la ville avec Méchin, dont la présence au conseil n'avait pas été jugée nécessaire.

Le Cours me parut d'une beauté remarquable: nulle part je n'ai vu d'arbres comparables aux ormes plus que séculaires qui dessinent les allées de cette promenade; mais malheureusement portaient-ils un caractère de vétusté qui peut-être n'aura pas permis de les conserver jusqu'à ce jour. Beaucoup avaient perdu leur aplomb, et formaient avec le niveau de la chaussée un angle plus ou moins aigu: ainsi l'alignement de leurs bases ne se retrouvait pas, à beaucoup près, à leurs sommets.

La grande allée de ce Cours est ornée de plusieurs fontaines jaillissantes. L'une d'elles était enveloppée d'une épaisse vapeur: instruit que cela provenait d'une source d'eau chaude qui alimente aussi des bains, je résolus d'en essayer.