C'est bien du Comtat qu'on peut dire paradis habité par des diables. Pas d'hiver pour cette heureuse contrée. Nous étions à peine au commencement de février; déjà les amandiers en fleur rendaient l'aspect du printemps à ses prairies où la Sorgue, étendant ses bras, promène au milieu d'une verdure éternelle des eaux que sans exagération poétique on peut dire argentées. À mesure qu'on se rapproche de sa source, la Sorgue, qui se recueille en un seul lit, prend un caractère plus tumultueux. Toujours rivière par sa profondeur, c'est avec le fracas d'un torrent qu'elle précipite de roc en roc ses eaux turbulentes, mais encore limpides. En remontant son cours, nous arrivâmes au bassin d'où elles s'échappent. C'est ce qu'on appelle la fontaine de Vaucluse.
C'est entre deux montagnes des plus âpres, vallon clos par un rocher non moins aride et coupé à pic[21], que surgit cette source merveilleuse. L'aspect de Vaucluse varie suivant la saison: en été ses eaux ne s'élèvent pas, à beaucoup près, au niveau des rochers qui bordent son bassin, et le voyageur peut descendre jusqu'à une certaine profondeur dans le puits qui les renferme; en hiver, grossies par la fonte des neiges et par les pluies, non seulement elles remplissent toute la capacité de cet abîme, mais, franchissant les plus hautes digues qu'il leur oppose, elles en jaillissent en mille cascades avec un bruit que les échos accroissent jusqu'à vous assourdir.
Les eaux étaient parvenues à leur plus haut degré d'élévation. C'est un contraste singulier que leur tranquillité dans la vaste coupe où elles semblaient dormir, et la turbulence avec laquelle elles en débordent en bouillonnant à travers les débris couverts d'écume et de mousse et enveloppés d'une poussière humide. Cette nature sauvage me semblait plus en harmonie avec une âme forte qu'avec une âme tendre; avec la passion d'un amant au désespoir, qu'avec celle d'un troubadour qui se complaisait dans son martyre. Ignorant les faits, j'y aurais vu la retraite de Dante plutôt que celle de Pétrarque.
On nous fit remarquer à gauche, sur le penchant de la montagne, des ruines qu'on nous dit être celles du château où venait soupirer l'amant de Laure. Ce gîte ressemble plus au nid d'un milan qu'à celui d'un tourtereau. Sur la droite, dans une bicoque appelée municipalité, on nous montra le portrait de ce poëte et celui de sa dame: s'ils ressemblent, ils prouvent que Laure avait assez raison de ne pas aimer Pétrarque, et que Pétrarque avait un peu tort de tant aimer Laure; celui de Pétrarque prouve de plus que ce tendre chanoine n'était rien moins que maigre, ce qui contrarie un peu l'idée que je m'en étais faite; mais l'obésité et la sensibilité ne sont pas absolument incompatibles, témoin M. de Lally.
Leclerc, dans cette excursion, fit preuve d'une double habileté. Rien n'égale l'agilité avec laquelle il gravissait les pentes les moins praticables; il courait comme un chamois à travers ces roches où nous avions peine à marcher: deux ans de séjour sur le Mont-Cénis, où il avait fait la guerre de montagne, lui avaient donné cette habitude; il en avait aussi rapporté un talent remarquable pour la cuisine militaire: rien de meilleur que la soupe à l'ognon qu'il nous fit à Lille, où nous déjeunâmes. Il est vrai que nous apportions à déguster ce mets spartiate l'assaisonnement exigé par Lycurgue, l'appétit.
De retour à Avignon, je fus fort surpris d'y retrouver Lenoir, et plus surpris encore de ne pas le retrouver gai comme de coutume. En effet, il n'avait pas lieu de l'être; il me le prouva en trois mots: «J'ai été volé!»
En réglant ses comptes à Marseille avec ses associés, il avait reconnu que, sur 60,000 francs en or qu'il croyait rapporter, il lui en manquait 24,000; ils lui avaient été pris en route. Par qui? la justice ne le sait pas encore; car la justice est souvent la dernière à savoir ce que tout le monde sait. Mais voici les faits.
De Paris à Lyon, Lenoir était venu en poste, et à Lyon il s'était embarqué sur le Rhône, non pas dans un bateau, comme à son premier voyage, mais sur la barque publique, où il avait trouvé grande compagnie. On mit plusieurs fois pied à terre pendant le trajet, soit pour attendre le vent, soit pour prendre ses repas. Comme il n'avait pas amené de domestique, il accepta les services d'un passager catalan dont la physionomie lui avait inspiré au premier aspect la plus grande confiance, et il le chargea, chaque fois qu'il descendait à terre, de porter et de rapporter à sa suite un havresac de peau de veau dans lequel était renfermé son trésor, composé de je ne sais combien de rouleaux qui reposaient, non pas sous la protection d'une double serrure, mais sous celle de trois ou quatre boucles. Arrivé de nuit au Pont-Saint-Esprit, le patron de la barque refusant de se hasarder avant le jour dans ce passage difficile, ceux des voyageurs qui voulaient passer une bonne nuit allèrent attendre l'aurore à l'auberge. Lenoir fut du nombre; il aime ses aises. Cette fois-là ne croyant pas nécessaire d'emporter le havresac avec lui: «Établis-toi dans mon cabriolet, dit-il à son Catalan; tu y dormiras, et tout en dormant tu garderas les effets qui s'y trouvent.»
À Avignon, Lenoir s'était séparé, non sans lui laisser des preuves généreuses de son extrême satisfaction, du fidèle serviteur que le hasard lui avait donné, et le voilà, toujours sans escorte, en route pour Marseille, où il arriva encore sans mauvaise rencontre. Il n'oublia pas de dire à ses associés combien ce brave Catalan lui avait été utile, ne tarissant pas d'éloges sur son compte: «La probité, disait-il, est bien plus commune, ou plutôt la friponnerie est bien moins rare qu'on ne le croit.» Il ne fut plus de cet avis quand il eut reconnu le déficit de sa caisse, déficit qu'au reste il voulait supporter seul, ce à quoi ses associés ne consentirent pas.
Il était évident qu'averti par la pesanteur du sac de la valeur des objets qu'il renfermait, le Catalan avait profité de la nuit où il lui avait été absolument abandonné, pour en distraire quelques rouleaux. Il avait même opéré avec discrétion, puisque, maître de tout prendre, il s'était contenté d'une partie de la somme. Cette circonstance frappa singulièrement Lenoir, qui, tout en me racontant le fait avec quelque chagrin, me disait: «Tu vois bien qu'il y a pourtant chez les coquins un certain esprit de justice, et que tu avais tort de te moquer de moi quand je te disais qu'on peut s'arranger avec eux.»