On mit la police aux trousses du voleur. Il fut arrêté à Nîmes: on ne trouva rien sur lui. D'après des renseignemens certains, il était évident néanmoins qu'il était sorti de la barque pendant la nuit; et ses propos donnaient lieu de croire que, pendant son absence du bord, il avait enfoui dans un champ la somme distraite; mais on ne put pas obtenir de lui l'aveu précis de ce fait: la crainte et l'intérêt y furent impuissans; et, malgré sa conviction intime, le magistrat fut obligé de faire relaxer le prévenu faute de preuves suffisantes.
Lenoir que j'avais accompagné à Nîmes retourna à Marseille rendre compte à ses cointéressés du vain résultat de ses recherches, et je ne l'y rejoignis qu'après avoir été explorer avec Méchin les antiquités d'Orange, le théâtre et l'arc triomphal élevé à la gloire du vainqueur des Cimbres, à la gloire de ce Marius dont j'ai essayé de retracer la terrible physionomie, et à qui je dois mon premier succès.
Fréron était à Orange. Je veux citer un trait de son obligeance. Un négociant m'avait prié de lui obtenir une permission pour importer de Gènes à Marseille cinquante mille livres de cire. Je demandai cette permission au proconsul. Mais comme j'étais très-peu familiarisé avec ces sortes d'affaires, et que, n'ayant pas pris de note, je craignais de rester au-dessous du nombre désigné, au lieu de cinquante mille livres, je dis cinq cent mille. «Cinq cent mille livres de cire! me dit Fréron: il y a là de quoi éclairer toute la Provence.» La permission n'en fut pas moins délivrée, mais à moi, et non au spéculateur pour qui je la sollicitais. Je la lui remis toutefois, et ce n'est pas sans étonnement qu'il se vit accorder dix fois plus qu'il ne demandait. Quel usage a-t-il fait de cette pièce? Je ne sais; je n'ai pas plus songé à m'en informer qu'on a songé à m'en instruire. Je me souviens seulement que ce service m'a valu un petit baril d'anchois, que la reconnaissance du spéculateur me força d'accepter.
Je revins d'Orange à Marseille avec Méchin. Nous fîmes la route avec les mêmes chevaux, tout d'une traite à peu près; car nous ne nous arrêtâmes que six heures à Orgon. Partis d'Orange à dix heures du matin, le lendemain nous étions à Marseille à l'heure du spectacle, où nous nous étions promis d'assister. Je ne sais pas comment nos montures et celles de deux housards qui nous accompagnaient purent résister à la fatigue d'une course aussi extravagante.
Un intérêt assez tendre stimulait, autant que je puis m'en souvenir, l'activité de mon camarade. Quant à moi, rien ne me pressait que cette impatience qui m'a toujours porté à faire le plus de chemin possible dans le moins de temps possible.
CHAPITRE IV.
La beaume de Roland.—Promenade à Aren.—Il neige.—M. d'Offreville.—Richaud Martelli.—Facétie.
Les six semaines que nous passâmes encore à Marseille furent toutes données au plaisir. La société qui s'était apprivoisée avec nos cheveux ne nous trouvait pas aussi diables que noirs. Plus de parties sans nous. Au fait, sans nous, il y en avait peu de bonnes: je dis nous, parce que Lenoir ne se séparait pas de moi, et qu'il animait tout de sa gaieté originale et intarissable. C'était invitation sur invitation; tantôt à la ville, tantôt à la campagne; tantôt dans une bastide, tantôt dans une autre. Chez le royaliste, comme chez le républicain, le plaisir avait opéré la fusion des partis. On n'avait plus d'opinion à table, et nous y étions toujours.
Je ne sais qui nous donna à déjeuner à Aren, petit village peu distant de Marseille, et jeté sur une plage où l'on va manger des coquillages, et particulièrement des oursins. Les Marseillais sont friands de ce mets, qui est au fait très-délicat. Comme les aiguilles dont ils sont recouverts les rendent difficiles et même dangereux à ouvrir, et que les cabaretiers d'Aren ont seuls ce talent, on va chez eux pour s'en régaler, comme on va se régaler d'huîtres au rocher de Cancale. Nous mangeâmes aussi là d'autres mets de même nature, des lépas, des clovis, mais pas d'huîtres; les huîtres de la Méditerranée ne valent pas à beaucoup près celles de l'Océan.
Tout en déjeunant, nous faisions la conversation avec un vieux pêcheur. Il était triste, mais de la tristesse la plus divertissante. À en croire ce brave homme, qui n'était rien moins qu'un sans-culotte, quoique la partie inférieure de son vêtement ne fut pas dans un complet état de conservation, son métier était moins productif que jamais. Le thon avait déserté les côtes de Provence, la sardine y devenait rare; pas plus d'anchois que sur ma main: «Il n'y a plus de poisson dans la mer depuis la révolution!» disait-il en soupirant.