«Vous ne quitterez pas la Provence sans aller voir la beaume de Roland, nous dit une Marseillaise fort gentille, qui, je crois, pouvait se reprocher un peu la fatigue qui retenait encore nos chevaux sur la litière.—Qu'est-ce que la beaume de Roland?—Une caverne immense creusée par la nature dans des montagnes rocailleuses qui sont à une lieue et demie de la ville.—Allons-y demain.—Le chemin est impraticable pour les voitures et même pour les chevaux.—Allons-y à pied.—Mais qui nous montrera le chemin?—Moi, jusqu'au village le plus proche de la montagne; là, vous trouverez des guides qui ont le fil de ce labyrinthe et des flambeaux pour vous éclairer. À dix heures précises, nous partirons. Il faut cinq heures tant pour le voyage que pour visiter la grotte, et les jours sont courts.—À demain donc.—À demain.»
Le lecteur a déjà compris que beaume en Provence est synonyme de caverne, de grotte. De là le nom de Sainte-Beaume que porte la retraite où Madeleine vint, dit la tradition, pleurer entre Marseille et Toulon les doux péchés qu'elle avait commis à Jérusalem et à Jéricho; retraite souterraine, taillée par la nature dans les bois de sapins qui dominent la vallée de Cuge, et à laquelle j'ai grand regret de n'avoir pas pu faire un pélerinage.
Le lendemain, à l'heure dite, nous nous trouvâmes au rendez-vous, où la dame nous rejoignit bientôt avec une de ses cousines, autre Marseillaise aussi belle que celle-ci était jolie.
Après une heure et demie de marche, nous arrivâmes au pied de la montagne, monceau de roches qu'il nous fallut escalader, et que ces dames gravissaient comme des chèvres. Parvenus à une certaine hauteur, nous nous trouvâmes au bord d'une espèce d'entonnoir, dans la profondeur duquel nous descendîmes, non pas sans trébucher. «Vous êtes à l'entrée de la beaume,» nous dit-on quand nous fûmes au fond. «Où donc est cette entrée?» demandions-nous.
Nulle ouverture ne s'offrait à nos yeux. «À genoux, Messieurs, nous dirent ces dames.—À quatre pates», ajoutèrent les guides en s'y mettant; et nous voilà suivant à quatre pates ces hommes qui se glissaient sous une roche dont la base aplatie nous semblait poser sur la terre quand nous étions debout, mais entre laquelle et le sol se trouvait un passage de trois pieds de hauteur à peu près, dont cette roche, qui se détachait comme un auvent du massif dont elle faisait partie, nous avait dérobé la vue.
À mesure que nous nous enfoncions dans ce couloir, où les deux dames ne voulurent passer que les dernières, il s'élevait et s'élargissait si bien qu'après avoir rampé quelques toises, nous nous trouvâmes dans une chambre où nos guides allumèrent leurs flambeaux à une lanterne qu'ils avaient apportée, chambre dont les proportions déjà imposantes nous causèrent quelque étonnement. Il devait augmenter, car nous n'étions encore que dans le vestibule d'un souterrain de proportions tout-à-fait gigantesque; on eût dit un temple consacré aux dieux infernaux. Nous le parcourûmes dans toute son étendue.
Écrivant de souvenir, et sans notes, il me serait difficile, au bout de trente-six ans, d'en tracer la mesure avec l'exactitude qu'y mettrait un géomètre; mais j'en puis donner une idée approximative, mon imagination me la représentant encore dans tous ses détails comme si je venais d'en sortir.
Qu'on se figure une nef de trente pieds d'élévation et flanquée de plusieurs autres semblables à des chapelles distribuées autour d'une enceinte couronnée par une coupole. Cette nef, que n'a point fabriquée la main des hommes, semble néanmoins être le produit de l'art du moyen âge combiné avec celui de l'antiquité, et participe tout à la fois du style gothique et du style grec; du style gothique, par les courbes que décrivent les arêtes de ses voûtes, qui sous certains aspects ressemblent aux arceaux de nos vieilles cathédrales; du style grec, par les formes qu'affectent les énormes stalactites qui sur plusieurs points forment entre la voûte à laquelle elles se tiennent et le sol sur lequel elles s'appuient des colonnes d'une régularité presque corinthienne.
Ces stalactites ne descendent pas toutes jusqu'à terre, ni ne s'élèvent pas toutes jusqu'à la voûte. Dans le premier cas, les énormes gouttes qu'elles figurent ressemblent à ces ornemens qui se détachent des ogives de certaines églises, de celles de la cathédrale de Burgos par exemple; dans le second, on les prendrait, suivant leur élévation plus ou moins grande, pour des colonnes séparées de leurs chapiteaux ou pour des autels qui sortent de terre.
Au milieu d'une de ces chapelles à gauche, au sommet d'un plan incliné qui s'élève à six ou sept pieds, est un autel de ce genre. Une partie de notre société s'était par hasard groupée autour de ce singulier monument qu'illuminaient nos torches funèbres. On eût dit un appareil inventé pour donner plus de solennité à un serment prêté sur l'autel des Furies. L'inégale distribution de la lumière, qui ne pénétrait pas dans toutes les anfractuosités de cette caverne, ses lueurs rougeâtres, l'opacité des ombres au milieu desquelles elle oscillait, la pâleur des visages sur lesquels elle se reflétait, tout concourait à donner à cette scène fortuite un caractère funèbre que complétait le vol de quantité de chauves-souris qui se précipitaient en tournoyant sur nos flambeaux.