Denon, à qui je fis quelques années après, sur le lieu même, une description de cette scène pittoresque, en a tracé un croquis qu'on retrouvera dans son Voyage en Égypte.

Pourquoi a-t-on donné à cette beaume le nom de Roland? Il me semble que la description que donne l'Arioste d'une caverne où se réfugiaient les brigands avec lesquels s'escrima ce paladin s'accorde assez avec celle de la grotte que nous venons de parcourir[22]. Des voleurs ont bien pu habiter ces catacombes, et je ne serais pas surpris qu'en des temps de persécution elles eussent servi d'asile à plus d'un proscrit.

Dans sa partie la plus reculée, au fond d'une grotte moins élevée, par une espèce de soupirail qui n'est guère plus large que la forme d'un chapeau, on entend le bruit d'un torrent souterrain. Nous y jetâmes des pierres; mais nous ne pûmes juger par ce moyen de la profondeur de l'abîme où elles tombaient: le bruit des eaux absorbait tous les autres.

Après avoir déclamé, chanté, hurlé tout à loisir dans cette singulière décoration, et fait avec quelques bouteilles de vin de Bordeaux des libations aux divinités infernales, avertis par nos torches qu'il était temps de sortir, nous retournâmes au jour par le même chemin. Ce voyage vaut bien celui des enfers, bien que les démons que nous avions avec nous n'eussent pas l'aspect trop terrible, et ne fussent rien moins que des anges de ténèbres.

L'hiver s'était à peine fait sentir cette année en Provence. Dans les premiers jours de mars, le temps devint tout à coup assez rigoureux. Il neigea. À l'aspect de ce phénomène, toute la population de Marseille me parut atteinte de folie: chacun de pétrir la neige, et d'en former des boules avec lesquelles on assaillait les passans. Malheur à qui traversait la rue pour le quart d'heure: ni son rang, ni sa fortune, ni son âge ne le protégeaient; il devenait le point de mire sur lequel se dirigeaient ces projectiles improvisés. D'en haut, d'en bas, de droite, de gauche, en arrière, en face, de tous les côtés, ils pleuvaient sur lui dru comme grêle. Les gens du peuple, les ouvriers, les servantes surtout quittaient tout pour ce plaisir auquel le soleil de midi pouvait mettre un terme, ce qui, à leur grand regret, arriva dès dix heures.

Nous employâmes ce mois de mars à nous divertir, partageant notre temps entre la promenade à cheval, le bal, le spectacle, et quelquefois aussi le jeu, où nous ne comptions que par milliers de francs; mais cela n'excédait pas les moyens du moins opulent d'entre nous.

Le théâtre de Marseille a toujours été monté sur le pied le plus magnifique. On y jouait tous les genres, depuis le grand opéra jusqu'au vaudeville, depuis la tragédie jusqu'à la farce. Disons à cette occasion que, pendant notre séjour, on y donna un ballet de la Tentation. C'était tout bonnement le pot-pourri de Sédaine traduit en pas de rigaudons. Il n'y avait pas de paroles dans cette Tentation-là; elle n'en était pas pour cela plus mauvaise qu'une autre, pas plus mauvaise que la mienne.

Parmi les acteurs tragiques, il s'en trouvait un qui avait joué à Rouen dans mon Marius. Le directeur m'ayant témoigné le désir de mettre cette pièce à l'étude, je consentis à en suivre les répétitions. Je n'eus pas lieu de m'en repentir; elles me mirent en relation avec quelques gens de talent, et particulièrement avec un homme qui, à plus d'un titre, jouissait de l'estime publique; c'est Richaud Martelli.

Martelli avait étudié pour être avocat; mais un penchant invincible l'entraînant vers le théâtre, il s'était fait comédien. C'est un des hommes qui aient le plus relevé l'honneur de cette profession. Il débuta d'abord, non pas sans succès, dans le tragique. L'intelligence, la profondeur, la noblesse, étaient ses qualités dominantes; il ne manquait pas non plus de sensibilité. Il m'avait enchanté dans les rôles de Mahomet, de Ninias et d'Orosmane, qu'il jouait à Versailles en 1783; mais cela ne prouve pas grand'chose. Je sortais du collége; tel acteur que je trouvais sublime alors m'a paru détestable depuis. On pouvait en effet être meilleur que Martelli dans le tragique, bien qu'il n'y fût pas mauvais; on pouvait même être meilleur que lui dans le comique, où il jouait aussi les premiers rôles; mais encore n'a-t-il été donné qu'à peu de personnes de réunir cette double aptitude. Moins ardent, moins brillant que Molé, il le surpassait de beaucoup en justesse et en vérité. Il frappait juste; à Paris néanmoins où il faut frapper fort, il n'eût été placé qu'auprès de Baptiste, homme d'un sens exquis, dont je ne prétends pas rabaisser le talent par cette assimilation.

Martelli s'était fait aussi une honorable réputation comme auteur dramatique. Le plus connu de ses ouvrages est un imbroglio satirique intitulé les Deux Figaro. Cette pièce, intriguée avec talent, est dirigée contre l'auteur du Barbier de Séville et de la Folle Journée, contre le père même de Figaro. Elle a été vivement applaudie. Je doute néanmoins qu'elle eût obtenu tant de faveur, si elle n'était pas remplie d'allusions plus malignes que justes contre un des auteurs qui ont le plus irrité l'envie. J'ignore par quel motif Martelli, qui était bon et honnête, s'est acharné après un homme qui a fait tant d'actions honnêtes et bonnes, et qui ne doit après tout qu'à la réunion des facultés les plus rares et les plus diverses ses nombreux succès dont on commence à ne plus lui faire un crime, quoique ce soit le seul dont on puisse le convaincre.