Martelli s'est aussi essayé dans la fable. Ce genre tient à la comédie; il exige ainsi qu'elle l'esprit d'observation. Le caractère des Deux Figaro ne se retrouve pas pourtant dans les fables de Martelli. Elles se recommandent moins par la malice que par la simplicité, et par l'esprit que par le jugement. Tel était aussi le caractère de sa conversation; elle abondait en traits plus sensés que brillans; personne d'ailleurs n'était plus exempt que lui de cette prétention au bel esprit, qui fait dire tant de sottises.

Je ne dirai pas la même chose d'un certain M. d'Offreville, sot qui fut sot à un tel degré de perfection, que je me crois obligé non seulement de lui accorder, mais aussi d'appeler sur lui toute l'attention à laquelle a droit tout phénomène.

Je connaissais ce d'Offreville dès ma plus tendre enfance. Gentilhomme rimeur comme M. Desmazures, on l'aurait cru le type de cette autre caricature, s'il eût vécu soixante ans plus tôt. Sachant que le comte de Provence (Louis XVIII) aimait les lettres, lui aussi avait acheté une charge dans la maison de ce bon prince. Il s'en était fait remarquer par ses ridicules, quand un accident assez grave accrut l'extravagance à laquelle il était naturellement enclin. Aussi mauvais cavalier que mauvais poëte, un jour qu'en sa qualité de porte-manteau il suivait à la chasse son seigneur qui alors jouissait de la faculté locomotive, un cheval très-vif, que peut-être on lui avait donné par malice, l'emporta et le jeta par terre. L'aventure n'eût été que plaisante, si le malheureux ne fût pas tombé sur la tête: cela ne la raccommoda pas. Il fallut le trépaner: cette opération lui rendit la vie, mais non pas le jugement. Plus métromane que jamais après sa guérison, il obséda tellement le royal Mécène qu'il poursuivait de ses vers, que, se lassant de ce qui l'avait d'abord amusé, celui-ci, comme un enfant qui se dégoûte d'un joujou gâté, ordonna au poëte de vendre sa charge. M. d'Offreville, sans office, ne fut plus qu'un fou suivant la cour.

Douze ou quinze ans s'étaient écoulés sans que je l'eusse revu, quand je le retrouvai à Marseille. Je ne sais quel vent l'avait poussé si loin de Dieppe, sa ville natale. Toujours le même quant au physique, car il avait une de ces figures qui ne changent pas: nez épaté, menton de galloche, bouche fendue jusqu'aux oreilles, petits yeux bordés d'écarlate, et cet air de satisfaction qui siége éternellement sur une sotte physionomie; au moral aussi, il était ce qu'il avait été jadis, n'ouvrant jamais la bouche que pour dire une sottise, même en prose, et l'ayant toujours ouverte.

Ce n'était plus toutefois de petits vers qu'il débitait, mais des alexandrins aussi longs et parfois même plus longs que possible. Cherchant sur les traces de Corneille une célébrité encore plus grande que celle qu'il avait trouvée sur les traces de Chaulieu, et se jetant à corps perdu dans le sublime, il avait composé des tragédies; et, dans l'espérance d'obtenir un ordre en vertu duquel elles seraient représentées sur le grand théâtre de Marseille, il faisait à Fréron une cour obstinée, lui adressant requête sur requête, requêtes en vers comme de raison. Peine perdue: renfermé dans son cabinet, Fréron n'y répondait pas, non qu'il fût très-laborieux, mais parce qu'il était précisément le contraire, et qu'il n'aimait rien tant que le far niente. D'Offreville cependant passait la majeure partie de sa journée dans les salons d'attente avec les agens des différens services, que faute de mieux il prenait pour ses auditeurs: un jour on le surprit déclamant dans l'antichambre, le manuscrit à la main, entre deux gendarmes endormis.

Comme les éloges exagérés qu'on prodiguait à ses pièces exaltaient sa vanité, et que chacun témoignait de jour en jour plus d'impatience de les voir représenter: «Si le commissaire du gouvernement, dit-il un jour, trouve de l'inconvénient à donner au directeur l'ordre de les jouer au grand théâtre, ne peuvent-elles être jouées ailleurs? ne peuvent-elles être jouées non plus que par des comédiens? Pourquoi, puisque vous aimez les beaux vers, ne jouerions-nous pas mes pièces entre nous?»

Chacun d'applaudir à cette proposition, et de s'engager à jouer dans sa tragédie favorite, pièce tartare, qui fut aussitôt dépecée et distribuée. On fut embarrassé un moment pour les rôles de femmes. «Que cela ne vous arrête pas. Chargez-vous du rôle de l'Impératrice, dit je ne sais qui à l'auteur; je me chargerai, moi, du rôle de la confidente; cela réussira parfaitement dans ce pays-ci; on y est familiarisé depuis le roi René avec ces sortes de travestissemens. À la grande procession d'Aix, n'était-ce pas toujours le bedeau de la cathédrale qui faisait la reine de Saba?»

La chose une fois connue, les demandes se multiplièrent; et, pour satisfaire tout le monde, d'Offreville multipliait les rôles à l'infini: «Je ferai pour vous un Tartare de plus, disait-il à chaque amateur; mais quand me jouerez-vous donc?»

Il répéta tant et tant de fois cette question, qu'à la fin nous résolûmes de le jouer réellement. Martelli composa à cet effet un prologue dans lequel le schah de Perse, tourmenté d'insomnie, faisait chercher partout un remède à son mal. La sultane favorite, qui le tenait, disait-il, trop éveillé, et à qui pour cela il voulait faire couper la tête, lui proposait un remède plus puissant que l'opium et que tous les somnifères réunis: «Qu'est-ce?—Un grand poëte est arrivé d'Occident. Il sait de ces paroles magiques qu'on n'entend pas sans bâiller; j'en bâille encore de souvenir. Écoutez-le, grand prince, et que je meure si vous ne dormez!—Qu'on m'amène ce poëte, disait le schah»; et alors d'Offreville, habillé en mamamouchi, et qui ne devait pas avoir eu communication de la pièce, serait introduit sur le théâtre, et, à l'invitation de la sultane, déclamerait une tirade de sa tragédie.

Cette mystification eut un plein succès. C'est sur un fort joli théâtre, qui appartenait, je crois, à M. Clary, qu'elle s'exécuta devant la meilleure société de Marseille. Introduit au milieu des applaudissemens, d'Offreville débite, avec l'emphase la plus ridicule, le plus ridicule de ses monologues. Les applaudissemens de redoubler. Tombé de son trône, où la puissance de ces vers l'avait assoupi, le roi de Perse proclame, en se réveillant, l'auteur d'un morceau si sublime poëte de l'empire persan, et ordonne qu'il soit procédé à l'instant même à sa réception. Elle se fit conformément au programme suivant, qui avait été ajouté à la pièce de Martelli.