Que dirai-je de Barras? qu'il dut sa fortune à son habileté moins qu'à son caractère. Les crises du 10 thermidor et du 13 vendémiaire, où le danger lui donna le courage qu'il avait enlevé à la plupart de ses collègues, pouvaient seules le porter au pouvoir. Au milieu de gens qui ne savaient que parler, fait pour l'action, il fût resté sans importance, si l'occasion d'agir ne se fût pas présentée. L'audace militaire le tira de la foule des députés, où il ne s'était fait remarquer ni par la science de l'administration, ni par des connaissances en législation, ni par le talent de la parole; mais il était homme de résolution, homme d'exécution. Ne craignant pas la mitraille et sachant monter à cheval, il agissait pendant que les autres délibéraient. Ces qualités, dont il avait fait preuve devant Toulon, lui firent conférer au 10 thermidor, par la Convention, le commandement des troupes qui allèrent enlever Robespierre à l'Hôtel-de-Ville, et, au 13 vendémiaire, celui des colonnes que la Convention opposa aux sections révoltées. On le crut le plus habile parce qu'il était le plus courageux, et on le nomma directeur pour honorer en lui les braves, et leur donner un représentant dans le gouvernement.

Dans ce poste éminent, Barras ne montra guère d'autre talent que celui d'assurer sa fortune future et de prolonger sa fortune présente. Tenant une maison fastueuse et accueillant surtout les hommes d'épée, il sut s'appuyer sur eux en s'en faisant l'appui. Plus que médiocre dans le gouvernement des affaires publiques, il eut l'adresse d'attirer à lui des gens habiles, et de se faire une espèce de gloire de la leur. C'est lui qui porta le citoyen Talleyrand au ministère des relations extérieures, et le général Bonaparte au commandement de l'armée d'Italie.

Ce dernier choix surtout explique sa prospérité et ses revers. Tant qu'il eut pour lui l'homme dont les talens suppléaient à ceux qui lui manquaient, il eut pour lui la fortune; mais dès qu'il eut contre lui cet homme qui enchaînait la destinée, réduit à sa nullité naturelle, il lui fallut céder sans combat un pouvoir qu'il avait exercé sans génie.

Barras eut d'abord pour collègues dans l'exercice du quinquemvirat La Réveillère-Lépaux, Carnot, Rewbel et Le Tourneur de la Manche. Qu'on me pardonne de ne parler que des deux premiers; je n'ai pas connu les autres.

Doué de rectitude d'esprit moins que de raideur de caractère, citoyen estimable, mais gouvernant détestable et plus maussade encore qu'austère, La Réveillère n'était certes pas dénué de vertus; mais, dans un homme d'État, ses vertus avaient plus d'inconvéniens que des vices. Ce quaker sortit du Directoire avec la réputation d'un homme plus honnête qu'habile. Sa philosophie n'était cependant exempte d'aucune ambition. Avec le pouvoir politique, qu'il ne dédaignait pas, il eût volontiers cumulé le pouvoir religieux, et trouvait assez piquant, à cette époque où l'on ne souffrait ni roi ni prêtres, d'être souverain pontife en France, où il était un cinquième de roi. Les théophilantropes le regardaient comme leur pape; mais son église n'était pas assise sur une pierre aussi solide que la ou le Pierre sur laquelle ou lequel repose l'Église de Rome[23]. Simple dans sa doctrine, mesquine dans sa liturgie, et fondée sur le sens commun, elle n'avait aucun attrait pour la multitude, dont la crédulité veut des mystères, dont la pauvreté veut du luxe, dont la curiosité veut des spectacles. Comme elle ne s'appuyait sur aucun intérêt, elle devint, dès son origine l'objet de la risée des indifférens même, et tomba avant son apôtre sous les sifflets, comme une mauvaise comédie.

Tel est au reste le sort qui attend aujourd'hui toute religion nouvelle. Les gens qui ne croient pas ne l'accueilleront pas plus favorablement que ne l'accueilleront les gens qui croient. Elle sera pour ceux-ci un objet de dédain, comme pour ceux-là un objet d'horreur. Proposer à la société une religion nouvelle par le temps qui court, c'est pourvoir à un besoin qui n'existe pas.

La cour la plus brillante après celle de Barras, était la cour de Carnot; celui-là avait été porté au gouvernement par des titres un peu plus positifs que son voluptueux collègue. C'est du cabinet d'où ce tacticien faisait mouvoir nos quatorze armées qu'étaient sortis en 1794 les plans qui ramenèrent la victoire sous nos drapeaux à Fleurus, où, forcés d'évacuer notre territoire, les Autrichiens perdirent cette bataille qui nous rendit la Belgique, nous livra la Hollande et ouvrit l'Allemagne aux armées de la république. Moreau, Jourdan et Pichegru durent leur première réputation à l'habileté avec laquelle ils exécutèrent les conceptions de Carnot qui, dans le comité de salut public, avait la direction de la guerre.

Relativement à Bonaparte, Carnot prouva encore l'excellence de son jugement. On sait que les opérations qui nous soumirent l'Italie avaient été conçues par le général qui les exécuta. Au mérite de diriger les autres généraux, Carnot joignit celui de laisser toute liberté à un génie qui n'avait pas besoin de guide.

Au reste, c'est surtout par sa modération que Carnot se fit remarquer au Directoire. Il la porta assez loin pour se voir accuser par les républicains de complicité avec les partis qui en 1797 conspiraient le rétablissement de la royauté, laquelle n'en fut pas très-reconnaissante en 1815.

Au comité de salut public, pendant que ses collègues dressaient des listes de proscriptions, Carnot organisait la victoire; au Directoire aussi, il était uniquement occupé de la guerre, pendant que ses collègues s'occupaient d'intrigues.