Carnot avait ainsi obtenu un grand crédit. Cela ne convint pas long-temps à Barras, qui songea bientôt à s'en défaire. Carnot n'étant pas toujours de l'avis de la majorité du Directoire sur les moyens de sauver la république, Barras se prévalut de cette opposition pour l'accuser d'intelligence avec le parti qui voulait la perdre, et le fit comprendre dans le décret dont furent atteints les ennemis de la liberté; ainsi, après avoir été signalé comme terroriste au 9 thermidor, Carnot fut proscrit comme royaliste au 18 fructidor. Il n'avait été et ne fut jamais que le plus intègre des patriotes.

Par suite des relations qui résultèrent de celles que j'avais formées pendant mon séjour à Marseille, je me trouvai lancé dans une nouvelle société. À Paris aussi les amis de Lenoir devinrent les miens; hommes d'esprit pour la plupart, et tous hommes de plaisir, ils se réunissaient souvent chez lui le soir: c'était la maison de l'homme aux quarante écus. Libre de toute affaire, on y soupait, on y prenait du punch, et la conversation toujours piquante, quel qu'en fût le sujet, s'animant de plus en plus, on ne se séparait que très-tard.

Réunions délicieuses dont l'esprit fin et judicieux d'Andrieux fit plus d'une fois le charme, et qu'il égayait par ses contes, après lesquels les fables ingénieuses de M. Grenus étaient encore entendues avec un vif plaisir; réunions au milieu desquelles l'incroyable naïveté de Petitain, et les malicieuses turlupinades de Frogères et de Michot improvisèrent plus d'une comédie, qui paraissaient d'autant plus piquantes qu'elles n'avaient pas été préparées; réunions auxquelles Talma apportait le tribut de sa bonhomie et Lenoir celui d'une originalité inépuisable comme sa bonté.

Leclerc qui, peu de temps après nous, avait quitté Marseille, et qui à Paris avait été attaché à l'état-major de la place, venait quelquefois aussi passer la soirée avec nous. Quoiqu'il fût d'un caractère sérieux, il s'amusait assez de nos folies, et même il nous en amusait en nous racontant les extravagances que nous nous permettions quelquefois dans nos excursions nocturnes, dont il avait été instruit par les rapports de la police militaire.

«Qu'as-tu de nouveau à nous apprendre de nous? lui dîmes-nous un soir qu'il était venu d'assez bonne heure: as-tu quelque avis à nous donner? —Non, mais je viens vous demander un conseil. Je suis dans une position…—Fâcheuse?—Nullement, mais embarrassante. Je suis entre les offres de Barras et celles de Bonaparte.—Explique-toi.—L'un me propose de rester à Paris, où il me donnerait, en qualité d'adjudant général, le commandement de la garde du Directoire; et l'autre me presse de venir en Italie, où il m'emploierait dans ce grade. Je ne sais, à parler franchement, quel parti prendre.—À ta place, lui répondis-je, mon parti serait déjà pris. Barras te propose de t'attacher à des hommes. Bonaparte te propose de t'attacher à une armée. S'il y a d'un coté, sous le rapport des appointemens et de la douceur du service, des avantages, à quel prix ne les achèteras-tu pas? C'est moins un service militaire qu'un service domestique que tu accepterais. Es-tu d'âge et d'humeur à ne camper que dans les antichambres? Les qualités qui t'ont fait arriver si jeune au grade que tu as doivent te porter plus haut. Ne borne pas ta carrière; parcours-la tout entière; continue à faire ton chemin l'épée à la main. Le général Bonaparte ira loin: asssocie-toi à sa fortune. Il est plus glorieux de servir sous lui que de commander les janissaires des cinq hommes.—Il est vrai qu'à leur suite tu auras moins à craindre qu'un boulet ne vienne déranger tes combinaisons, ajouta Lenoir, mais…—Vous m'expliquez tout ce que je pensais, reprit vivement Leclerc. Je partirai demain.»

Le lendemain, en effet, il partit pour l'Italie, d'où il revint treize mois après pour apporter le traité de Léoben. Combien de fois ne nous a-t-il pas répété alors: «C'est vous autres qui m'avez décidé; c'est à vous que je dois ma fortune!»

On sait quelle a été cette fortune. Promu au grade de général de brigade, après la campagne d'Italie, Leclerc obtint la main de Pauline, soeur du général qu'il avait préféré à Barras; et, par suite de cette alliance, à quel degré d'élévation ne se trouva-t-il pas porté après la révolution du 8 brumaire? Que fut-il devenu alors s'il eût été capitaine des gardes de Barras?

J'ai nommé Petitain. Deux mots sur cet homme qui n'eut aucune importance, mais qui, par la singularité de son caractère, a droit néanmoins à quelque attention.

Petitain avait de l'instruction, et même de l'esprit; mais l'absence totale de jugement en faisait le niais le plus complet qu'on puisse imaginer. Le petit Poisinet le lui cédait en crédulité. Pendant tout un hiver, on lui fit prendre l'acteur Michot pour le tribun Baboeuf, et le farceur Frogères pour un citoyen Boivin, ci-devant procureur, et cependant il les voyait journellement en scène tous les deux. Prenant au pied de la lettre les théories de l'un en matière de philantropie, et de l'autre en matière de probité, il n'était désabusé ni par les propositions ridiculeusement atroces du premier, ni par les maximes naïvement révoltantes du second, mystifications si évidentes, que l'esprit le plus borné ne pouvait y être pris.

Un jour Michot ayant dit du ton le plus sentimental qu'il ne fallait plus guère sacrifier que trois ou quatre cent mille têtes au bonheur de l'humanité, et un rire universel ayant accueilli le soupir qui avait accompagné cette profession de foi, Petitain ne put s'empêcher de déclarer qu'il ne trouvait pas à cela le mot pour rire. Mais ce fut bien autre chose quand ce Ménechme de Baboeuf, que cette incartade n'avait pas déconcerté, prié de chanter au dessert, soupira de la voix la plus douce, sur l'air Pauvre Jacques, le couplet suivant que le poëte élégiaque de l'époque lui soufflait: